La belle utopie

Avis sur La Belle Équipe

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La justice a beau passer et donner raison de manière posthume à Duvivier, "La Belle Equipe" reste dans l'esprit de tous ce classique aux deux fins diamétralement opposées. Symbolisant en quelque sorte la nature d'un film qui oscille entre les aspirations d'un réalisateur, ce qu'il a voulu montrer à l'écran, et comment il a été perçu par le spectateur. La justice passe mais justice a-t-elle rendu ? Car c'est oublier un peu vite que le destin d'une œuvre, une fois créé, échappe à son créateur pour appartenir au public qui en fait sa propre lecture.

Officiellement, "La Belle Équipe" récupère sa fin originelle fidèle aux désirs de Duvivier. Étrangement, cette décision ne me satisfait pas car je trouve que cette fin ne correspond pas à l'esprit et aux propos du film, finalement la conclusion imposée en son temps par les producteurs s'avère être bien meilleur. Pourquoi me direz-vous ? Tout simplement parce que Duvivier a créé un admirable film d'ambiance, transposant merveilleusement bien à l'écran l'esprit de ces années Front Populaire, mais par contre notre homme a raté la partie psychologique de son œuvre ! La psychologie des personnages est à peine esquissée, bien souvent caricaturale, alors que c'était la condition sine qua non pour pouvoir amener et justifier cette conclusion au goût amère. Sous l’œil de Duvivier et la plume de Spaak, les hommes apparaissent uniformément sortir du même moule, une bande de joyeux copains où la camaraderie, portée aux nues, devient plus importante que tout le reste et notamment les femmes ! Si les personnages masculins ne sont pas tellement travaillés, ce n'est en aucun cas préjudiciable à l'histoire car cela reste dans l'esprit du film, et puis cette faiblesse est bien compensée par des acteurs formidablement charismatiques. Le problème vient essentiellement des personnages féminins affreusement caricaturaux ! Huguette est l’archétype de la gentille nunuche qui sème le trouble bien malgré elle, un personnage parfaitement agaçant qui n'est pas sauvé par une Micheline Cheirel terriblement fade. Le personnage de Gina n'est guère mieux, elle représente l'image sans nuances de la vamp, purement vénale et manipulatrice. Elle est si excessive et si détestable, que l'on n'imagine pas un seul instant voir les personnages de Gabin et de Vanel s’entre-déchirer pour elle. Surtout après une telle apologie de l'amitié ! Pour moi cette fin pessimiste ne se justifie pas, le travaille de Duvivier ne la rend absolument pas crédible. C'est un peu dommage car d'une certaine manière, elle aurait pu apparaître comme le symbole de ce que sera le Front Populaire, semblable à la réplique de Gabin : "C'était une belle idée... C’était trop beau pour réussir".

Oui mais voilà, "La Belle Équipe" est un film d'ambiance, retranscrivant bien l'atmosphère de cette époque après l'arrivée du Front Populaire, on retrouve cet élan social, ce désir de loisir et de bien-être. Un état d'esprit symbolisé par la fameuse chanson "Quand on s'promène au bord de l'eau", et puis par un cadre qui n'est pas s'en rappeler Renoir. La camaraderie et l'optimisme ne quittent pas l'esprit des ouvriers, les chômeurs ne sont pas résignés et ne demandent qu'à travailler. Lorsque la bande de copains gagne le gros lot, les désirs personnels s’effacent vite derrière l'envie de concrétiser un projet commun, la guinguette devient alors le rêve de toute une vie, appelée fort justement "Chez nous" ! À cette belle utopie, on y croit avec eux. Duvivier ne manque pas de talent pour célébrer cette fraternité et cette solidarité en multipliant les beaux tableaux de communion : les scènes de danses au bord de l'eau, où "tout est beau", et surtout la scène de la tempête où nos compères unissent leurs efforts pour sauver du désastre le fruit de leur travail. C'est simple mais c'est tellement bien mis en images, que le charme opère instantanément. Et puis, il faut reconnaître que si les personnages ne sont pas très finauds, on retrouve avec toujours autant de plaisir cette pléiade d'acteurs qui ont fait les beaux jours du cinéma hexagonal des années 30 : Gabin, Aimos, Charpin et surtout Vanel, le plus touchant du lot.

Bien sûr, il ne s'agit pas d'un grand film car il apparaît très léger sur bien des aspects. Mais c'est justement cette légèreté qui lui donne toute sa saveur et pour c'est pour cela que la conclusion pessimiste me marche pas ici. Le film est à voir pour sa fraîcheur, son ambiance joyeuse et gentiment désuète, et surtout pour son état d'esprit communautaire, fort conviviale. C'est utopique, certes, mais on a envie de souscrire aux propos de Gabin qui, face au dédain du propriétaire, lance : "c’est pas gentil, c’est beau !"

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