Les vérités sauvages

Avis sur La Chatte sur un toit brûlant

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La littérature sudiste américaine (aussi appelée new american gothic) a donné vie à de véritables chefs-d’œuvre de cinéma (pensons, par exemple, à Reflets dans un Œil d’or, roman de Carson McCullers adapté par John Huston en 1967). Tiré de la pièce de théâtre écrite par Tennessee Williams, La Chatte sur un toit brûlant n’a pas le génie de John Huston, mais réussit toutefois à alimenter sa mise en scène de la théâtralité initiale. La composition de certains plans révèle la position de domination des protagonistes les uns par rapports aux autres – pensons à ce plan fameux dans la chambre à coucher où Maggie est de dos face à Brick, lui de face – ou la fracture qui sépare les deux amants (la porte de la chambre). Nous sommes conviés à un huis clos qui concentre en son sein les tensions intestines d’une famille hypocrite dont chacun des membres avance masqué.

Bercés par une partition musicale très jazz qui confère à l’ensemble une mélancolie fougueuse, les acteurs, à commencer par le trio de tête Elizabeth Taylor, Paul Newman et Burl Ives, imposent un charisme, une présence à l’écran qui rendent leurs enjeux passionnants à suivre. Ils campent des corps écrasés sous le poids du mensonge et sous la chaleur de ce climat sudiste ; ce sentiment de suffocation est d’ailleurs très bien rendu par un travail de l’espace clos – la chambre à coucher, la cave, le salon – ou de l’espace extérieur brutalement envahi par une horde de gamins déchaînés et braillant des chansons au son d’une trompette. Le film est sauvage, à l’image de cette chatte indomptable que les flammes n’effraient guère : tous les personnages sont pris en étau entre vérité et mensonge, la vérité étant du côté de ces « rêves qui ne se réalisent pas », le mensonge de ce qui permet de vivre.

Le lit se situe entre les deux sphères, pièce de mobilier essentielle en ce sens où elle agit telle une frontière entre les époux alors qu’elle aurait dû constituer le lieu de leurs ébats. Un doute demeure, à terme, lorsque Brick embrasse Maggie après avoir veillé à ce que la porte soit verrouillée à clef : il tient un oreiller, caché là, dans le dos de celle qu’il enlace. Pour finalement le jeter sur le lit conjugal. De la pulsion de mort à celle de vie. De la haine au désir. L’incertitude est constante, si bien que nous ne pouvons anticiper les actions à venir ni les retournements scénaristiques qui se subordonnent à la psychologie torturée des personnages. Et l’intelligence – ainsi que la principale limite – de la mise en scène est de refuser de faire de la sauvagerie thématisée un dérèglement de sa forme ou de son mouvement ; au contraire, celle-ci se fige dans des poses et des postures, est aussi engluée dans le mensonge et les querelles familiales que le sont les membres de cette famille.

En dépouillant la pièce de théâtre de certains de ses thèmes (notamment l’homosexualité), La Chatte sur un toit brûlant brosse le portrait meurtri d’un couple et d’une famille pour mieux tirer du chaos de leur représentation une refonte de leur identité au diapason de la vérité. Un grand film sur la frustration engendrée par le mensonge.

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