Alors, qui commande ici ?

Avis sur La Colline des hommes perdus

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Alors, qui commande ici ?

Rien de meilleur qu'un espace clos, hors du monde, en plein désert aride, pour signifier l'Enfer, pour dresser l'effroyable procès verbal de la bêtise militaire, de l'haïssable couardise et de la vanité de l'existence humaine.

Sur cette colline de sable, Sisyphe n'étant pas le monopole de Camus, le grand Sidney Lumet et le charismatique Sean Connery se rencontrent pour la première fois, bien avant Le Gang Anderson, The Offense, Le Crime de l'Orient-Express et Family Business. Le premier est né en 1957 dans une salle où débattaient douze jurés en colère, le second a fait ses armes dans la Marine britannique et dans les services secrets, s'étant vu attribuer en 1962 le matricule de 007.
Et, tandis qu'un magnifique plan-séquence fait découvrir les lieux du crime, les deux géants s'échauffent, prêt à rendre un chef-d'oeuvre qu'il n'égaleront certainement pas.

Entrent les acteurs.
Michael Redgrave, d'abord, qui, en se faisant greffer la voix française de Telly Savalas, passe du sympathique musicien espion malgré lui d'Une Femme disparaît d'Hitchcock à l'insignifiant médecin caution et esclave de La Colline des hommes perdus. Cette fois, homme perdu, il a disparu. Mais quelle disparition, digne de celle d'un illusionniste !
Gueule marquante, c'est Harry Andrews qui lui vole déjà la réplique, dans l'un de ses nombreux rôles de généraux. Gueule au sens cinématographique de visage atypique, gueule au sens de bouche, de bruit assourdissant. Full Metal Jacket, pour lui, c'est de la petite bière !
Et les prisonniers.
Ossie Davis, colosse noir souriant, qui démontre avec force que le meilleur moyen d'exorciser le racisme ou quelque fanatisme que ce soit est le plus imperturbable des rires. Sans compter son numéro de possédé dans le bureau du Commandant, qui oscille entre le King Kong déchaîné, le chef de tribu sauvage et le gentleman fumeur, et donne, à lui seul, une bonne raison de voir le film.
Jack Watson, éternel Inspecteur de police du 7e art, bluffe ici dans son rôle de caïd grande gueule mais pantouflard, une satire si juste de bien des brutes qui hantent les plaines du monde.
Roy Kinnear, visage inoubliable des écrans britanniques, connu pour ses rôles de personnages détestables ou de petites frappes de Chapeau Melon et Bottes de Cuir à Charlie et la Chocolaterie. Au summum du méprisable, Il livre une interprétation géniale de celui qui cumule tous les défauts: trouillard, obèse, raciste, délateur, égoïste, menteur, crevard, on en passe et des horreurs ! À faire pâlir de jalousie celui qui ne joue que les Frankenstein, les Tanner et les ministres amateurs de porc. Le tout doublé en version française par le Jacques Marin des grandes heures, dont la voix nasillarde appuie à merveille la perfidie du personnage.
Et pour finir, en restant dans l'haïssable et dans Chapeau Melon et Bottes de Cuir, Ian Hendry, ex-Dr David Keel, héros de la série qui a laissé sa place à son faire-valoir John Steed, délicieusement détestable dans son rôle de Sergent Williams. Tandis qu'Andrews joue les Sergent Instructeurs Hartmann qui auraient basculer du côté obscur de la Force, Hendry, insidieusement, campe les Palpatine, tout en retrait, bien caché derrière ses mensonges, son petit pouvoir et ses hommes de main. Son personnage, arrivé en même temps que les prisonniers, parvient à se rendre maître en un rien de temps d'un monde déjà arbitraire. Un maître que plus rien ne saurait arrêter.

C'est d'ailleurs cela qui fait La Colline des hommes perdus.
Un duel plus spirituel que physique, le duel physique étant attendu mais jamais consommé, entre deux esprits forts que les autres ne parviennent pas à comprendre. Le Duel Roverts-Williams.
D'une part, l'ascension muette mais terrifiante du Sergent Williams, qui trouve sa parfaite incarnation dans ce visage hurleur rouge en filigrane dans le ciel de l'affiche du film. D'autre part, le regard inquisiteur et accusateur que l'on ne saurait trouver ailleurs que sous les sourcils de Sean Connery, un regard porté sur les crimes de guerre pendant la guerre et dans le propre camp des soldats tués de fatigue. Le regard de Sidney Lumet qui a pris l'alter-ego de Ian Fleming pour en faire le sien.
Des yeux cachés sous un képi face aux yeux d'un Dieu dissimulé parmi les humains pour dénoncer l'injustice et la châtier. Un duel de regards pour répondre à cette question, unique question des camps, du monde insignifiant de l'humain, aussi simple et stupide qu'elle est atemporelle et concerne tous les âges du berceau au tombeau, l'humanité ne valant souvent guère mieux:

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