Tentative d'explication d'un imbroglio juridico-sentimental

Avis sur La Dame de Shanghai

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Je décidais donc de m'attaquer à l'un des films maudits de Welles, "La dame de Shanghaï", complètement massacré par les producteurs qui réduisirent drastiquement la durée du film de 155 à 88 minutes.
Bref la vision originelle de Welles est clairement dénaturée, ce qui a une incidence sur la compréhension de ce polar somme toute assez classique, mais qui se démarque surtout grâce à son style, son ambiance très prenante et vaguement malsaine.

Le pitch : Michael O'hara (Orson Welles) est un marin irlandais (ce qui a fait polémique puisque en version originale, Welles prenait délibérément un accent irlandais très peu compréhensible qui avait dérouté bon nombre d'américains) un peu désabusé par la vie qui rencontre une magnifique femme, Elsa Bannister (Rita Hayworth), mariée à un avocat très influent, Arthur Bannister, lui-même accompagné par son associé, George Grisby (Glenn Anders).
Michael et Elsa semblent irrésistiblement attirés l'un envers l'autre, mais Michael sent les embrouilles et ne souhaite pas plus que cela avoir des ennuis en sortant avec une femme mariée.
Finalement Elsa parvient à convaincre son mari d'enrôler Michael pour faire parti de l'équipage d'une longue croisière vers des îles exotiques d'Amérique du sud. Michael finit par céder malgré un premier refus et s'embarque vers un voyage où l'ambiance de plus en plus bizarre, et les motivations des différents personnages paraîtront plus troubles que jamais.

Qui est ce type (Grisby) qui espionne les autres avec des jumelles et demande à Michael s'il a déjà tué un homme?
Comment expliquer qu'Arthur Bannister, avocat de talent, mais estropié, souhaite tant la présence de Michael sur son yacht, alors qu'il ne cesse de le soupçonner comme potentiel amant de sa femme?
Que cherche Elsa à vouloir à tout prix Michael auprès d'elle? Est-elle sincèrement amoureuse de lui?

Dès lors, on comprend que quoiqu'il arrive, notre héros est pris au piège, et se retrouve au centre d'une affaire particulièrement angoissante.

MON INTERPRETATION DES FAITS :

La croisière se termine, et Michael définitivement amoureux d'Elsa, souhaite la soustraire incognito à son mari pour prendre la poudre d'escampette avec elle.

En même temps Grisby finit par lui faire une bien drôle de proposition, en échange de 5.000 dollars (argent bien utile pour Michael dans son optique de tout plaquer avec Elsa) et élabore un plan particulièrement farfelu :

Gribsy souhaite s'enfuire et changer de vie, et pour toucher une assurance il faut que l'on croit qu'il a été tué (mais comment récupérer l'argent de l'assurance dans ce cas? le film est obscur sur ce point). Il demande donc à Michael de participer à une mise en scène qui permettra de faire croire à tout le monde que Michael l'aura bel et bien tué et balancé son corps à la mer, disparaissant ainsi dans les courants (déjà on sent pas le plan foireux).

De plus, Michael doit signer une confession dans laquelle il avoue avoir tué Grisby. Ainsi Grisby peut s'enfuire tranquillement, tout le monde le croira mort, et l'on ne pourra pas accuser Michael de meurtre puisque son cadavra restera introuvable.
En effet il semble que cela colle avec le cadre juridique bien étrange de l'époque.

Grisby l'explique ainsi : "Je ne suis mort que si vous déclarez être mon assassin, mais vous ne serez mon assassin que si je suis trouvé mort."

Evidemment rien ne se passera comme prévu.
En effet au final Michael se retrouve bel et bien avec le cadavre de Grisby sur les bras, avec en prime la confession signée, plongé dans un profond embarras, il sera dès lors défendu par Arthur Bannister à son procès pour meurtre.

Mais que s'est-il réellement passé?

LE PLAN IDEAL TOMBE A L'EAU :

Elsa et Grisby sont amoureux, ils organisent un plan pour faire assassiner Bannister et faire attribuer son meurtre à un tiers un peu con et naïf (Michael).
Mais Bannister a engagé un détective privé, Broome, chargé de surveiller Elsa, car il la soupçonne de le tromper.
Or Broome parvient à connaître tout le plan et va le révéler à Grisby peu avant qu'il parte avec Michael organiser sa fausse mort.

Pris de panique, et sous le chantage, Grisby sort son revolver et tire sur Broome, ensuite il part avec Michael l'air de rien pour mettre en place la mise en scène. Michael n'est bien sûr au courant de rien.

Broome n'est pas mort, il agonise. Après avoir fait semblant de tuer Grisby qui s'est enfui dans un canot, Michael appelle Elsa, c'est Broome, toujours à l'agonie qui répond au téléphone et lui explique qu'il s'est fait piéger.
En réalité c'est Bannister qui va être tué par Grisby, et c'est Michael qui portera le chapeau des deux meurtres (l'un fictif (Grisby), l'autre réel (Bannister)) (comment? Rien n'est expliqué à ce sujet).

En gros Grisby est "mort", et Grisby va tuer Bannister, Elsa va récupérer l'argent des assurances, et les deux pourront partir en lune de miel. Quant à Michael il sera le bouc-émissaire accusé du meurtre des deux hommes, grâce notamment à la preuve de la confession (mais quelle preuve pour le meurtre de Bannister?!).

Mais finalement Elsa qui a vu Broome mourir pense que le plan est foutu, et qu'il faudra désormais éliminer Grisby pour qu'il ne révèle rien à la police dans le cas où il se ferait arrêter. Finalement donc, elle attend Grisby au bureau de Bannister et le tue (ces scènes ne sont pas montrées, mais seulement racontées).

Bref, on s'en rend bien compte à la lecture de cet exposé des faits un brin confus, pour 88 minutes de film c'est un joyeux bordel insondable aux limites de l'incompréhensible!

Evidemment le final, aux relents expressionnistes, dans une fête foraine kafkaïenne, vide et hyper inquiétante, avec les duels dans la galerie des glaces, fait parti du panthéon des scènes cultes du cinéma et sa reprise non moins brillante dans le film "Mon nom est personne" témoigne de la postérité de l'oeuvre de Welles, dont les scènes et les idées sont régulièrement singées encore aujourd'hui! Alors au fond, on s'en fout un peu que le scénario soit si confus et laborieux, tant le style est flamboyant!

QUELQUES REFERENCES

Trois éléments m'ont frappé au niveau des références à la dame de Shanghaï, après il est possible que je délire et qu'il n'y ait aucun lien.

Au cours de la scène du procès du film, totalement grandguignolesque, on voit dans un premier temps Arthur Bannister marcher d'une bien étrange façon avec ses deux béquilles.

Je suis intimement persuadé que le personnage de Tucker dans "Mary à tout prix" est une citation directe au film de Welles.

Ensuite, toujours dans cette scène grotesque du procès, le procureur appelle comme témoin Bannister lui-même (alors qu'il est présentement l'avocat du défendeur, Michael). A la suite de quoi, Bannister décide donc de s'interroger lui même ce qui donne un délire schizophrénique absoluement délirant et savoureux.

Là très clairement, Woody Allen y a rendu hommage dans son film "bananas" où il interprète un dictateur d'opérette de république bananière, puisqu'il s'interroge également lui-même au cours d'un procès tout aussi absurde.

Enfin, et j'en ai déjà parlé, la référence la plus évidente, la scène de la galerie des glaces et la multiplication des reflets, reprise notamment dans "Mon nom est personne" mais aussi dans un film de Woody Allen que je n'ai pas vu "meurtre mystérieux à manhattan".

D'autres scènes ont évoqué un sentiment de déjà vu chez-moi, l'une des dernières scènes en particulier, dans le théâtre chinois, qui m'a fait repenser au salon d'opium dans il était une fois en Amérique.

Bref l'un de mes plaisirs de cinéphile lorsque je découvre un film d'Orson Welles (et j'ai encore cette chance de pouvoir en découvrir d'autres!) c'est de parvenir à faire des liens entre ces scènes cultes du passé et les références diverses et variées contemporaines!

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