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La Danza de la Realidad par ValM

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Il aura donc fallu attendre 23 ans pour que le génie Alejandro Jodorowsky fasse son retour derrière la caméra. Pourtant, dès le milieu des années 2000, la rumeur d’un nouveau film grandissait, produit par David Lynch et porté par Marilyn Manson, Asia Argento et Nick Nolte. C’est dire si le projet était alléchant et que son échec fût une immense déception de sorte qu’il semblait évident que le cinéaste, a plus de 80 ans, ne tournerait plus jamais, personne ne croyant sérieusement aux Fils d’El Topo, arlésienne de sa carrière. C’est en surprenant tout le monde que Jodo lança alors sur Internet un appel aux dons pour financer un nouveau projet, de manière à contourner les modes de financement traditionnels qui ont longtemps barré le chemin à l’homme d’El Topo. Ce film, bien qu’enthousiasmant par l’idée, avait de quoi effrayer : un film produit de manière totalement indépendante, en numérique, par un cinéaste qui avait abandonné cet art depuis bien longtemps, cela ne donne que rarement de bons films et bien trop souvent des ratés.

2013 : le film est, à la surprise générale, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et Pathé ne tarde pas à annoncer sa distribution prochaine dans les salles. Ce qui apparaissait comme un retour quasi anonyme est donc finalement célébré par la profession et le public pourra en découvrir le résultat.

Avec cette autobiographie fantasmée, Jodorowsky démontre que du haut de ses 84 ans il n’a rien perdu de son talent, de sa folie, de sa liberté. Contant son enfance chilienne, il dépeint un univers qui n’est pas inconnu à qui connaît son Oeuvre. En ce sens, La Danza de la Realidad fonctionne presque comme un manuel de celle-ci, Jodo citant plus ou moins explicitement ses anciens films. Ainsi on retrouve des estropiés, culs-de-jatte, nains, forains, artistes dérangés et forcément géniaux, la solitude inhérente à la différence, la violence comme épreuve initiatique, la figure maternelle aimante, le père haï, et le film est l’occasion de constater à quel point El Topo, Santa Sangre et les autres furent des films aux sujets extrêmement intimes.

Dans les années 1940, le jeune Alejandro grandit dans une ville portuaire du Chili entouré de sa mère et de son père, réfugiés juifs, et s’ennuie. Il est l’objet des remontrances incessantes de son père, homme froid et distant, obsédé par l’idée de faire de son fils un homme et d’obtenir une crédibilité et une autorité auprès de ses concitoyens d’adoption. Le début du film décrit ce père comme une vraie ordure, n’hésitant pas à torturer son fils, refusant tout contact physique avec lui de peur que cela dissimule un éventuel penchant homosexuel. A côté, sa mère fait de son mieux pour concilier les deux hommes de sa vie. Cette partie est éminemment personnel puisque Jodorowsky a régulièrement, au cours de ses interviews, évoqué ses parents et ce père distant qu’il haïssait et sa mère avec qui il était très proche. On sait aussi que, après son départ du Chili, il ne les reverra jamais, ratant même de peu l’enterrement de sa mère, ayant été prévenu trop tard. Ce rapport aux parents sera donc une obsession constante chez Alejandro, une blessure exorcisée dans ses films.

Si ces éléments de départ semblent en effet ancrés dans une réalité qui a existé, le cinéaste s’en sert pour dévier complétement et laisser son imagination réinventer sa vie. Le film démarre du point de vue d’Alejandro, qui tente de trouver sa place dans cette ville où il est stigmatisé, rejeté et où il trouve du réconfort auprès des désaxés qui « l’initient » aux pouvoirs de l’imagination. Ce jeune Alejandro est visité par le « vieux » Jodo, le cinéaste intervenant dans son propre film, toujours à bon escient, pour réconforter, encourager, l’enfant qu’il était. Cette idée, qui pourrait sonner faux ou être ridicule, est toujours bien utilisé comme lorsqu’il s’apprête à se suicider et que le cinéaste intervient pour redonner le goût de vivre à cet enfant. Jodorowsky n’est pas tendre avec lui-même lors d’une séquence où il sous-entend qu’il serait responsable de la mort d’un de ses amis, lui ayant donné sa nouvelle paire de chaussures.

Mais c’est ensuite que le film prend toute son ampleur puisqu’il épouse alors le point de vue du père qui décide d’aller tuer le dictateur en place pour prouver aux autres qu’il est un homme. La séquence, pur fantasme, permet à Jodorowsky de dresser un portrait différent de son père dont les convictions sont ébranlées par le rencontre du dictateur en question, qui lui apparaît comme un être humain. Incapable de le tuer, il s’ensuit pour lui un parcours christique, à l’image de celui d’El Topo, qui le conduira, à l’issue de son odyssée, à rentrer chez lui en étant devenu un homme nouveau, réconcilié avec lui-même, ses origines et ses proches.

C’est là où le film est le plus émouvant. Il s’agit de la déclaration d’amour insensée d’un enfant pour le père qu’il aura détesté toute sa vie, dont le comportement horrible aura été la cause de tous les tourments que devra subir Alejandro pendant plus de 80 ans, et qui feront de lui l’artiste génial qu’il est. Tous les grands artistes sont des hommes brisés. Peu importe que ce qui est raconté soit vrai, par l’imagination, Jodorowsky réinvente le parcours de son père, le réconcilie avec lui-même et avec son fils pour mieux laisser son fantôme en paix (le héros de Santa Sangre était aussi hanté par un fantôme parental) et vivre sa vie sereinement.

La Danza de la Realidad est une ode à l’imagination comme remède au réel, c’est l’œuvre d’un homme qui approche de la mort et règle ses comptes avec lui-même, en déclarant son amour pour son père et en rendant hommage à sa mère en la faisant devenir la chanteuse lyrique qu’elle a toujours rêvé être. Jodorowsky livre sa vision de la vie en humaniste, en célébrant les esseulés à l’image de cette naine se pendant en prenant conscience d’avoir perdu l’homme qu’elle aimait, de l’artiste qui ouvre Alejandro à la spiritualité, de ce vieillard plein de bonté envers un inconnu lui demandant de l’aide. Le film en rebutera peut être certain de par certains choix du cinéaste, ce dernier n’hésitant jamais a aller jusqu’au bout de ces idées mais cela n’est jamais de la provocation, mais le reflet de la liberté qu’il a toujours eu dans ses créations et de sa vision de la vie. Il faut saluer la performance de Brontis, aussi fou que son père, qui se donne au sens physique du terme tout au long du film.

Mélancolique, libre, fou, passionné, amoureux, ce qui apparaît comme l’ultime film de Alejandro Jodorowsky est une des plus belles propositions de cinéma de ces dernières années. Le film d’un homme apaisé qui se conclut par l’image bouleversante du cinéaste, embarquant avec la mort et disparaissant dans la brume après avoir quitté les fantômes de son passé et avoir fait la paix avec eux.

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