A propos des protestations (parfois violentes) de certains chrétiens contre ce film...

Avis sur La Dernière Tentation du Christ

Avatar PadreBob
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Je renvoie le lecteur à une longue analyse que j'ai écrite pour le site culturopoing.com des réactions de certains évêques français, des intégristes catholiques à la sortie de ce film. Réactions qui démontrent à mon avis qu'ils n'ont rien compris à ce film et que pour la plupart ils ne l'avaient même pas vu... Le lien n'étant plus actif, le texte de ce dossier est disponible ci-dessous (malheureusement sans les illustrations!):

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Les leçons de l’affaire Scorsese ou la tentation du jugement a priori

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Que le lecteur de cet article soit rassuré, il ne s’agit pas pour moi de lui expliquer ce qu’est un jugement a priori dans la philosophie de la connaissance de Kant… Mais de revenir sur un événement culturel qui a eu lieu il y a maintenant 24 ans : la sortie du 13ème film de Martin Scorsese La dernière tentation du Christ. Sorti dans les cinémas en France le 28 septembre 1988 ce film a suscité, dès avant même sa projection dans les salles obscures, une immense polémique . Le cardinal Lustiger avait même réussi, en faisant pression sur le ministre de la culture de l’époque, Jack Lang, à bloquer une subvention du ministère qui aurait fait du film de Scorsese une coproduction française . L’objet de cet article est d’étudier comment certains milieux catholiques ont réagi en France. J’insisterai particulièrement sur les réactions officielles des cardinaux Decourtray et Lustiger. Mon objectif consiste à comparer les accusations portées contre ce film au contenu réel du film et du livre qui l’a inspiré. Enfin je me poserai la question de savoir si la réaction officielle des cardinaux a été intellectuellement honnête et pertinente du point de vue des relations que l’Eglise désire entretenir avec le monde de la culture depuis le concile Vatican II, concile dont l’Eglise célèbre cette année le 50ème anniversaire. C’est en effet le 11 octobre 1962 que le bienheureux pape Jean XXIII a ouvert le concile dans la basilique vaticane.

Ce sont trois événements plus ou moins concomitants qui m’ont décidé à écrire cet article et à revenir sur ce que l’on peut appeler l’affaire Scorsese. Tout d’abord l’année 2011 a été marquée par les interventions et les manifestations, largement médiatisées, de l’institut Civitas qui se réclame de la doctrine sociale de l’Eglise mais qui est dans les faits intimement lié au mouvement catholique intégriste français et donc à la fraternité saint Pie X. L’institut Civitas a réussi à créer l’affaire Serrano -Castellucci -Garcia en dénonçant avec véhémence des œuvres d’art jugées blasphématoires ou « christianophobes ». Ce même institut a réussi à mobiliser dans sa croisade bien au-delà du cercle des catholiques intégristes et traditionalistes si bien que de nombreux évêques ont dû prendre position dans cette affaire. Toute cette agitation provoquée par Civitas et les innombrables « débats » qui s’en sont suivis parmi les catholiques de France, avec une division non seulement des laïcs mais aussi des évêques sur la juste attitude à avoir par rapport à l’art contemporain lorsqu’il aborde des sujets religieux, a ramené à ma mémoire une affaire semblable, vieille de 24 ans, l’affaire Scorsese. La seule différence notable c’est qu’à cette époque les disputes entre catholiques sur Internet n’existaient pas. J’ai donc acheté d’occasion le DVD de La dernière tentation du Christ et je l’ai regardé. Et là je me suis dit qu’il y avait eu un malentendu de taille à propos du sens de ce film. Enfin un livre consacré au cinéaste Martin Scorsese est sorti en 2011 aux éditions Sonatine : Richard Schickel, Conversations avec Martin Scorsese. J’avais donc en main tous les éléments pour me lancer dans une enquête passionnante à propos de l’affaire Scorsese et pour en tirer des leçons quant à l’attitude du catholique confronté à l’art contemporain que ce soit de la photographie, du cinéma ou du théâtre.

1. Le roman de Nikos KAZANTZAKIS

Martin Scorsese n’a pas inventé le scénario de son film. C'est Barbara Hershey (Marie-Madeleine dans le film) qui lui offrit le livre de Kazantzakis, en 1972, pendant le tournage de Boxcar Bertha, le premier long métrage du cinéaste italo-américain . Il est donc important de se référer au livre avant d’aborder sa transposition au cinéma. Nikos Kazantzakis est un écrivain grec (1883-1957), né en Crète, lauréat du prix international de la paix en 1950. C’est deux ans avant sa mort, en 1955, que paraît La dernière tentation du Christ. Dans un communiqué du 6 septembre 1988, auquel je ferai souvent référence tout au long de cet article sous le nom de « Communiqué Decourtray », voici ce qu’affirment les cardinaux Decourtray et Lustiger : « vouloir porter à l’écran, avec la puissance réaliste de l’image, le roman de Kazantzakis est déjà une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ. » C’est la seule allusion à l’œuvre de l’écrivain grec. Nous ne trouvons dans ce communiqué aucune analyse, même succincte, du roman. Il est fort probable que le cardinal Decourtray n’en ait même pas lu une seule ligne. Je n’ai pas lu ce roman. Toutefois j’ai lu la préface, œuvre de Kazantzakis, assez développée, ainsi que les dernières lignes du livre. En annexe de cet article je donnerai au lecteur la possibilité de lire in extenso cette préface . Pour ne pas trop alourdir l’article je me limite ici à relever quelques passages significatifs de cette préface. Celle-ci est en elle–même un petit chef d’œuvre littéraire qui, de par la profondeur de sa réflexion philosophique et l’intensité de la foi de son auteur, dépasse de loin beaucoup d’homélies de prêtres et d’évêques… Une chose est certaine : Kazantzakis est profondément croyant et son œuvre n’a absolument aucune intention blasphématoire. Ce qui est au centre de sa démarche c’est le mystère du Christ vrai Dieu et vrai homme. Rappelons qu’il n’a pas fallu moins de 5 siècles pour fixer la doctrine catholique sur ce point après bien des conciles et des luttes souvent féroces entre partisans de la foi orthodoxe et hérétiques : de la crise arienne (concile de Nicée en 325) jusqu’au concile de Chalcédoine (451)… Ce qui paraît évident pour tout catholique en 2012 est le fruit d’une longue maturation théologique. La révélation des Evangiles ne suffit pas en elle-même à définir clairement la doctrine sur l’identité du Christ. C’est donc une préoccupation christologique qui anime l’œuvre de Kazantzakis : « La double substance du Christ a toujours été pour moi un mystère profond et impénétrable : le désir passionné des hommes, si humain, si surhumain, d’arriver jusqu'à Dieu - ou plus exactement de retourner à Dieu et de s'identifier à lui. » A cet intérêt théologique pour la figure du Christ s’ajoute une part d’autobiographie. Sont ainsi mentionnées les « larges blessures » que cette recherche a ouvertes chez l’écrivain. Ce qui passionne Kazantzakis c’est justement de rendre compte, à partir de la figure du Christ, de « la lutte incessante et impitoyable entre la chair et l'esprit ». Ou pour le dire autrement comment dans l’unique personne du Fils de Dieu l’humanité et la divinité ont été unies. Kazantzakis veut rendre au Christ toute son épaisseur humaine. Il nous montre dans sa préface le Christ, non seulement comme le fondateur de la religion chrétienne, mais aussi comme un mystère universel : « Tout homme est un homme-dieu, chair et esprit. Voilà pourquoi le mystère du Christ n'est pas seulement le mystère d'un culte particulier mais touche tous les hommes. » Le concile Vatican II affirmera la même conviction 10 ans plus tard dans la constitution pastorale Gaudium et Spes : « Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » . En montrant le Christ qui triomphe de la tentation Kazantzakis nous le présente comme un modèle, un exemple suprême qu’il nous faut suivre. D’où une fois encore l’importance de ne pas absorber son humanité dans sa divinité : « Tout ce que le Christ avait de profondément humain nous aide à le comprendre, à l’aimer et à suivre sa Passion, comme si c’était la nôtre. S’il n’avait pas en lui la chaleur de cet élément humain, il ne pourrait jamais toucher notre cœur avec tant d’assurance et de tendresse ; et il ne pourrait pas devenir un modèle pour notre vie. Nous luttons, nous le voyons lutter comme nous et nous prenons courage. Nous voyons que nous ne sommes pas seuls au monde et qu’il lutte à nos côtés. » L’intention de l’auteur est clairement exprimée à la fin de cette préface admirable : « C’est pour donner un exemple suprême à l’homme qui lutte, pour lui montrer qu’il ne faut pas qu’il redoute la souffrance, la tentation et la mort, parce que tout cela peut être vaincu et a déjà été vaincu, que ce livre a été écrit.[…] Ce livre n’est pas une biographie, c’est une confession de l’homme qui lutte. En le publiant j’ai accompli mon devoir. Le devoir d’un homme qui s’est beaucoup battu, qui a été beaucoup tourmenté dans sa vie et qui a beaucoup espéré. Je suis sûr que tout homme libre qui lira ce livre plein d’amour aimera plus que jamais, mieux que jamais, le Christ. » Dans son communiqué le cardinal Decourtray affirme ne pas vouloir « juger les intentions du romancier ». On le comprend aisément : comment pourrait-il donc les juger sans avoir pris le temps de les connaître ? Dans sa préface Kazantzakis explique ce qu’a été la dernière tentation du Christ, sur la croix. Evidemment son œuvre est imaginaire. Mais ce n’est toutefois pas une interprétation farfelue qui serait privée de tout fondement dans les textes évangéliques, bien au contraire. Après les tentations de Jésus au désert saint Luc note : « Le diable avait tenté Jésus de toutes les façons possibles ; il s’éloigna de lui, attendant une occasion » (4, 13). Pour Kazantzakis cette occasion se présentera justement au moment du supplice de la croix. Même si les Evangiles ne nous parlent pas du diable déguisé en ange venant tenter Jésus sur la croix ils nous parlent bien de la même tentation exprimée par les cris de ceux qui se moquent du crucifié : « Sauve-toi donc, puisque tu es fils de Dieu, descends de ta croix ! […] Voilà bien le roi d’Israël ! Qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui » (Matthieu 27, 40.42). Sans oublier la scène de l’agonie dans le jardin des oliviers dans laquelle la lutte intérieure du Christ nous est dépeinte (Luc 22, 40-43). Lorsque le roman nous montre Jésus cédant à Satan déguisé en ange, descendant de la croix pour y mener une vie d’homme « normal » avec femme et enfants, il nous montre en fait un mirage et non pas une réalité : voilà ce qui aurait pu arriver si Jésus avait cédé à l’ultime tentation. Nous en avons la preuve en lisant la dernière page du livre dans laquelle Kazantzakis reprend la version traditionnelle des Evangiles : « Jésus tourna les yeux en tous sens avec angoisse et regarda. Il était resté seul. La cour avait disparu, la maison, les arbres, les portes du village ; le village ; seules restaient, sous ses pieds, des pierres ensanglantées. Des pierres et au loin, très bas, dans le noir, une foule aux milliers de têtes. » Le cri LAMA SABACTHANI (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ), l’une des 7 paroles du Christ en croix, est ensuite mentionné, mettant en évidence l’humanité du Christ. Et enfin la parole TOUT EST ACCOMPLI , mettant en évidence le triomphe du Fils de Dieu sur la dernière tentation. Mais rien ne vaut la lecture du texte original : « Il secoua la tête et brusquement se rappela où il se trouvait, qui il était et pourquoi il souffrait. Une joie sauvage et indomptable s’empara de lui. Non, non, il n’était pas lâche, déserteur et traitre. Non, il était cloué sur la croix, il avait été loyal jusqu’au bout, il avait tenu parole. L’espace d’un éclair, à l’instant où il avait crié ELI ELI et où il s’était évanoui, la Tentation s’était emparée de lui et l’avait égaré. Mensonges que les joies, les mariages, les enfants ; mensonges que les petits vieux décrépits et avilis qui l’avaient traité de lâche, de déserteur et de traitre ; tout cela, tout cela n’était que visions suscitées par le Malin ! Ses Disciples vivent et prospèrent, ils ont pris le chemin de la terre et de la mer et annoncent la Bonne Nouvelle. Tout s’est passé comme il fallait, loué soit Dieu ! Il poussa un cri triomphal : TOUT EST ACCOMPLI ! Et c’était comme s’il disait : Tout commence ». En quoi cette interprétation des Evangiles constitue-t-elle « une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ » ? Pour ma part j’aimerais, en tant que catholique, qu’il y ait de nombreux Kazantzakis pour s’inspirer aujourd’hui avec autant de profondeur et de beauté de la vie du Christ dans leurs œuvres littéraires !

2. Le film de Martin Scorsese

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de connaître un peu la personnalité de Martin Scorsese, cinéaste de renommée mondiale qui a réalisé entre 1967 et 2011 30 longs métrages et documentaires. Né en 1942 à New York, Martin Scorsese est un italo-américain issu d’une famille modeste d’origine sicilienne. Dans ses entretiens avec Richard Schickel il nous apprend beaucoup de choses non seulement sur sa carrière dans le 7ème art mais aussi sur ses convictions, ses goûts et ses expériences de vie. Etant donné ses racines familiales le petit Martin a été éduqué dans la religion catholique même si ses parents n’étaient pas particulièrement pratiquants. Il a fréquenté l’école catholique primaire de saint Patrick, le lycée cardinal Hayes et a été marqué par le catholicisme irlandais. L’appartement familial était très petit et à cause de son asthme il ne pouvait pas se livrer aux activités habituelles des enfants de son âge comme le sport ou les jeux de rue. Trois lieux lui servaient de refuge, des lieux où il trouvait la paix et la sécurité : les salles de cinéma, la bibliothèque et la cathédrale saint Patrick. « On avait la foi en entrant dans une église, comme on avait la foi en entrant dans une salle de cinéma ». Pendant deux ans il a servi la messe et a même pensé sérieusement à entrer au séminaire pour devenir prêtre. Un jeune prêtre de 23 ans, le père Principe, l’avait beaucoup marqué car ce prêtre avait une grande ouverture culturelle, il lui parlait de musique et de cinéma . Bien plus tard, à l’époque de Taxi Driver, le père Principe dira au jeune réalisateur : « Trop de vendredis saints et pas assez de dimanche de Pâques ». Le catholicisme irlandais pouvait par bien des aspects paraître sévère voir terrifiant avec par exemple des « sermons sur le sexe » ou la menace des flammes de l’enfer. C’est la lecture d’un livre de Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, ainsi que le contenu de certains sermons qui a inspiré à Scorsese une scène de Mean Streets . Malgré cela le jeune Martin était profondément croyant : « L’essentiel pour moi à l’époque, c’était vraiment l’Eglise, et ma relation à l’Eglise. J’y allais ; j’y croyais » . Il a gardé une image positive de la plupart des prêtres qu’il a connus durant son enfance et sa jeunesse : « Les prêtres prêchaient l’amour et la compassion. […] Je n’ai pas oublié d’où je viens ni les prêtres qui ont compté pour moi, et je pense que notre société manque de gens comme eux ». C’est en entrant au Washington Square College de l’université de New York, après son lycée, que Martin va abandonner l’idée de la vocation sacerdotale. En suivant les cours d’histoire du cinéma de Haig Manoogian et en s’initiant aux rudiments techniques du 7ème art dans le cadre du Washington Square College, la passion de Martin pour l’Eglise s’est « transposée dans le cinéma » . En lisant ces Conversations on pourrait qualifier Martin Scorsese d’agnostique ayant reçu une éducation catholique, mais certainement pas de personne antireligieuse. Les goûts littéraires comme cinématographiques du réalisateur sont le signe de son attrait constant pour l’univers chrétien. En littérature il cite la Bible et particulièrement l’histoire du roi David , Bernanos et son Journal d’un curé de campagne (1936) , Graham Greene et Dostoïevski sans parler bien sûr de Nikos Kazantzakis. Parmi les références aux cinéastes relevons Roberto Rossellini (et son film Europe 51) , Pasolini (Accattone, Saint Matthieu) , Carl Dreyer (La passion de Jeanne d’Arc, Ordet) et Alfred Hitchcock, très souvent cité, « un autre artiste élevé dans la tradition catholique » dont Scorsese apprécie particulièrement le film Le faux coupable . Entre ce dernier et Scorsese il y a quelques points communs. La mère et la grand-mère paternelle d’Hitchcock étaient d’origine irlandaise et c’est naturellement dans le catholicisme de tradition irlandaise qu’il a été éduqué. Il a fréquenté, comme Scorsese le fera plus tard, les écoles catholiques, en particulier le collège jésuite St. Ignatius et enfin le petit Alfred a eu une enfance plutôt solitaire à cause du handicap physique constitué par son obésité . Il est clair que Scorsese devenu adulte a perdu la foi catholique de son enfance. Mais toute sa vie d’homme et de cinéaste demeure profondément marquée par ce qu’il a appris en fréquentant l’Eglise. Cet enseignement il ne l’a pas renié. Et il affirme même que certaines valeurs chrétiennes sont pour lui essentielles afin de bien mener sa vie : la notion de transcendance (« une partie de nous tend vers quelque chose qui est… »), l’empathie (le « fait de comprendre autrui – c’était le discours que j’entendais à l’église »), l’aptitude à la compassion et à la bienveillance, et enfin l’expérience de l’amour (« mes premières expériences de l’amour, essentiellement, je les ai vécues avec mes parents. Puis le concept de l’amour lui-même m’est venu à travers l’enseignement de l’Eglise, au début des années 1950 ») . Il est impossible de comprendre l’œuvre de Scorsese sans tenir compte de son attachement à sa culture catholique : « Une bonne part de mon travail provient de la façon dont j’ai perçu certains aspects de la religion et de la morale. La réalité du monde masculin que représentait mon père, alliée à la morale de cette religion patriarcale – toute cette façon de penser-, venait s’opposer à ce que je ressentais en allant à l’église, qui représentait à mes yeux un versant plus féminin et plus bienveillant de la religion » . Chez Kazantzakis nous avons relevé la lutte entre la chair et l’esprit, ici nous percevons l’opposition entre un aspect sévère et un aspect bienveillant de la religion catholique. Dans certains de ses propos Scorsese montre aussi que ce qui est au cœur de son œuvre c’est une réflexion philosophique sur la condition humaine, réflexion de type existentialiste. La culpabilité est par exemple l’un de ses thèmes favoris, celle « qui accompagne le simple fait d’être vivant » . Que l’on soit croyant, athée ou agnostique, la conviction de Scorsese c’est que l’amour demeure la seule clef qui nous permet de déchiffrer l’énigme de notre condition humaine : « Lorsque je me penche sur ce que nous sommes en tant qu’espèce, l’amour me semble bel et bien être la seule réponse. Comment cultiver cet amour ? Comment croît-il en nous en tant qu’êtres humains – dans nos actions, en particulier ? » . L’ironie du sort a voulu que le jeune Martin connaisse dès son enfance la réalité de la censure dans le cinéma. Tout d’abord la censure civile, celle de l’Etat, avec le code Hays (1934-1968) qui établissait des règles précises concernant la sexualité, la décence, la patrie, la religion et que les studios devaient respecter. Mais aussi la censure de l’Eglise avec la liste C de films censurés par la Légion catholique de la décence (dans cette liste il y avait des films de Kazan, de Bergman mais aussi Les lettres de mon moulin de Marcel Pagnol !). Le petit Martin, passionné de cinéma dès son plus jeune âge, se conformait à la liste C et évitait généralement les films interdits. Cependant, un jour, il voulut voir un film censuré par l’Eglise, Sourires d’une nuit d’été de Bergman (1955), et pour ce faire il alla demander au prêtre en confession l’autorisation, ce que le prêtre lui accorda en ajoutant : « Oh, tu t’intéresses au cinéma ! C’est très bien, ça » . Si La dernière tentation du Christ tient une place unique dans l’évocation de la religion, d’autres films de Scorsese relèvent du même registre et témoignent de la recherche spirituelle du cinéaste : Kundun (1997), A tombeau ouvert (1999). Le prochain projet de Scorsese sera aussi un film lié à l’univers chrétien, portant « sur l’essence même de la chrétienté » : Silence . Ce film s’inspirera d’une histoire vraie, décrite dans un livre et se déroulant dans le Japon du 17e siècle : « Deux jésuites d’introduisent en secret au Japon pour retrouver un professeur disparu qui est devenu apostat. […] C’est un film sur l’amour – sur l’amour lui-même. Et sur le fait de savoir ravaler son ego, ravaler son orgueil. Sur l’essence du christianisme ».

Après cet excursus qui me semblait nécessaire pour interpréter correctement l’œuvre de Scorsese, venons-en maintenant au film lui-même. Nous savons déjà que c’est lors du tournage de Boxcar Bertha que Barbara Hershey, la future Marie-Madeleine de La dernière tentation du Christ, offre à Scorsese le roman de Kazantzakis. Le projet d’adapter pour le cinéma l’œuvre de l’auteur grec est donc ancien. C’est même un projet qui « tenait très à cœur » Scorsese, il en avait fait son « principal objectif ». « Je brûlais d’envie de le faire », confie-t-il à Richard Schickel . Ce film est donc le résultat d’une passion de Scorsese pour le thème abordé : « J’ai investi tout ce que j’avais dans ce film » et le tournage qui a eu lieu au Maroc fut le plus éprouvant de toute sa carrière : « le pire tournage de ma vie » . Quel était donc le but de Scorsese en adaptant le roman de Kazantzakis ? Dans son enfance il avait vu au cinéma beaucoup de péplums bibliques. Il ne voulait surtout pas imiter ce genre de production. Sa source d’inspiration se situait plutôt du côté du Saint Matthieu de Pasolini. Même si dans un premier temps Scorsese avait eu l’idée de filmer la vie du Christ dans un décor contemporain, celui de Manhattan, en noir et blanc, et de « filmer la crucifixion sur les docks de New York ». Ce qui aurait été génial ! Le but était de donner à voir aux spectateurs un « Christ contemporain », très différent de celui que l’on peut voir représenté sur un vitrail d’église. Bref il s’agissait d’actualiser dans notre monde la figure historique du Christ, à l’opposé d’une reconstitution historique. L’idée d’un Jésus prêchant sur la 8e avenue ayant été abandonnée, Scorsese est revenu à un cadre plus conventionnel, situé il y a 2000 ans en Palestine. Cependant l’intention première demeure très forte dans la deuxième version : « Au début des années 1980, j’ai compris qu’il était temps d’adopter une autre approche – de réfléchir à ce que Jésus représentait vraiment, et à ce qu’il avait déclaré. Sa parole était un appel à la compassion et à l’amour. Il était temps de s’y confronter réellement, et de façon à faire réagir les spectateurs – à les impliquer ». Finalement le projet de Scorsese n’est pas si éloigné que cela du projet des Evangiles, même s’il passe à travers l’interprétation qu’en fait Kazantzakis. Les évangélistes n’ont pas écrit de jolies histoires sur Jésus pour édifier. S’ils ont mis par écrit les actes et les paroles du Christ, c’était pour amener le lecteur non seulement à la foi mais à un changement de vie radical, à une conversion. L’idée d’impliquer le spectateur va dans ce sens. Scorsese n’est certainement pas un provocateur. Il sait que des gens se sont sentis menacés dans leur foi par ce film mais il n’avait « aucunement l’intention d’ébranler la foi de qui que ce soit ». « J’ai été très affecté d’entendre certaines personnes affirmer que ce film était une insulte à leur foi. Je n’ai jamais eu l’intention d’ébranler la foi de qui que ce soit. Si vous avez la foi, c’est très bien. Personnellement, je suis en lutte permanente avec moi-même pour savoir si j’ai la foi ou non. Mais il y a une différence entre avoir la foi et poursuivre une certaine quête spirituelle – une grande différence ». Ce rapport entre foi religieuse et spiritualité est la grande question qui tourmente Scorsese et en ce sens on peut affirmer qu’il est assez représentatif du questionnement spirituel de beaucoup de nos contemporains dans les pays de vieille tradition chrétienne : « La question que je me suis posée, et que je me pose toujours d’ailleurs, est de savoir s’il est nécessaire d’adopter une religion pour mener une vie spirituelle ». Fidèle à ce qu’il a entendu à l’église dans sa jeunesse Scorsese ne peut pas séparer la spiritualité de sa mise en pratique concrète dans l’amour du prochain : « J’ai beaucoup de mal à comprendre les gens qui se vouent corps et âme à leur vie spirituelle – ceux qui se soucient uniquement de leur propre spiritualité sans se préoccuper d’autrui ». Il y a donc eu un grand malentendu à propos du film. Richard Schickel, qui est athée, mentionne le souvenir qu’il a des réactions de certains chrétiens aux USA (mais il y a eu le même genre de réaction en France, j’y reviendrai) : « Je me souviens d’être allé au cinéma, et d’avoir vu des catholiques à l’air sombre en train de manifester avec des crucifix et des pancartes couvertes de propos haineux ». Quelle était donc l’attente, déçue, de Martin Scorsese en proposant ce film tant attendu et désiré au public ? Diamétralement à l’opposé des réactions qu’il a suscitées auprès de certains chrétiens : « Je croyais aussi qu’il donnerait lieu à un débat salutaire. […] Je pensais que le débat serait intelligent. J’espérais que le film donnerait lieu à des discussions et à un dialogue ». Si Scorsese a voulu impliquer le spectateur dans son œuvre, il faut souligner aussi à quel point il s’est impliqué lui-même personnellement dans la préparation et le tournage, avec un budget très serré, de La dernière tentation du Christ. Un jour Barry Diller lui a demandé pourquoi il tenait tellement à faire ce film. La réponse de Scorsese se passe de tout commentaire : « Parce que je veux apprendre à mieux connaître Jésus ». Plus loin dans l’interview il ajoute : « C’est devenu une expérience religieuse pour chacun d’entre nous – et je pèse mes mots », une expérience « tellement intense », « une sorte de voyage spirituel avec ce film ». Nous sommes très loin du divertissement hollywoodien avec effets spéciaux et la Bible comme toile de fond, le récit biblique étant perçu comme simple prétexte pour raconter une belle histoire. Venons-en d’un peu plus près au contenu du film. Mon but n’est pas ici de le raconter. Vous trouverez sur Internet tout ce qu’il faut pour vous faire une idée générale du déroulement de l’action . J’aimerais plutôt mettre en avant les grands thèmes philosophiques et théologiques qui y sont abordés. Etant donné que le film est d’abord une adaptation de l’œuvre de Kazantzakis (et pas une adaptation des Evangiles) il n’est pas étonnant de constater que ce qui en constitue le noyau c’est une réflexion christologique. La dernière tentation du Christ est en premier lieu une magnifique méditation sur l’identité de cet homme unique dans l’histoire de notre humanité. Scorsese se réfère clairement à la foi de l’Eglise catholique sur ce point essentiel : « Il est entièrement homme et entièrement Dieu. Il faut être extrêmement prudent du point de vue de la christologie. […] C’est toute la beauté de la chose. Acceptons-le comme complètement divin et complètement humain. ». Scorsese respecte donc le dogme catholique défini dans le symbole de Nicée-Constantinople. A la suite de Kazantzakis il s’intéresse plus particulièrement à l’humanité du Christ et à sa signification réelle : « Par conséquent, il a ressenti tout ce que ressent un être humain. […] L’idée, c’est justement que, en tant qu’homme, il craint la mort ». C’est à partir de cette méditation sur Jésus « vrai homme » que le film va s’attacher essentiellement à deux thèmes présents dans les Evangiles : la tentation bien sûr, et le sacrifice de la croix. « Jésus est donc tenté – c’est la tentation ultime – de devenir comme nous et de mener une vie normale. L’idée, bien sûr, c’est que Jésus est entièrement divin et entièrement humain. C’est le dogme, et c’est l’approche que j’ai adoptée pour le film ». Alors que Jésus est sur la croix, un ange (en fait le démon se manifestant sous une apparence angélique) vient le tenter une dernière fois en lui présentant la possibilité d’une vie normale et facile, d’une vie simplement humaine. C’est la suite de ce passage qui a fait scandale car on y voit Jésus tomber amoureux de Marie-Madeleine, avoir avec elle une relation sexuelle, avoir une progéniture etc. J’ai vu le film et je n’ai été en aucun cas scandalisé. Car il est évident, si l’on comprend le scénario, que ces scènes ne sont pas réellement vécues par le Christ, elles ne sont que le cinéma de la dernière tentation, et à la fin, comme dans le roman de Kazantzakis, une fois l’illusion dissipée et la tentation repoussée, le Christ se retrouve sur la croix et peut dire avant de mourir : Tout est accompli ! Dans la morale catholique être tenté ce n’est pas un péché, cela fait partie de notre condition humaine, comme avoir des « pulsions sexuelles » . Ce qui constitue le péché, c’est de consentir et de succomber à la tentation, ce que ne fait pas le Christ de Scorsese, vrai Dieu et vrai homme. A la question de la dernière tentation est liée la question du sens du sacrifice du Christ sur la croix. C’est la question posée par Judas à Jésus : « Qu’est-ce que ta mort va bien pouvoir nous rapporter ? » Et Scorsese de commenter : « Judas parle pour chacun d’entre nous. Que signifie ce sacrifice au bout du compte ? Ce sont des questions sur lesquelles il m’a été tout simplement délicieux de travailler – c’est le seul mot qui me vienne à l’esprit ». Une autre caractéristique du film est la place particulière tenue par l’apôtre Judas. Il apparaît dès le début, se mettant en colère contre Jésus, parce que ce dernier, en tant que charpentier, fabrique des croix que les romains utiliseront pour crucifier des juifs. Notons que certains vitraux ou certaines peintures de nos églises représentent l’enfant Jésus dans l’atelier de Joseph en train de fabriquer une croix. Ce qui est pure imagination par rapport au texte des évangiles canoniques. Bref Judas est présenté comme un zélote, un juif qui veut renverser le pouvoir romain par la force de la foi. Il va devenir au fur et à mesure du récit l’un des meilleurs amis de Jésus. Le traitre devient le « personnage clé » qui permet au Christ d’accomplir son sacrifice : « Judas, lui, a écopé du rôle de bouc émissaire. Il est le seul en qui Jésus puisse avoir confiance, alors c’est lui qui doit trahir Jésus, et lui faire comprendre que lui, Judas, sera maudit jusqu’à la fin des temps et considéré comme le pire des hommes ». En reprenant Kazantzakis Scorsese réinterprète positivement la figure de Judas. C’est une tendance de la culture contemporaine. En 1978 on a découvert dans le désert égyptien l’évangile apocryphe de Judas. Contrairement à ce que beaucoup ont d’abord pensé, cet évangile ne donne pas forcément une image positive de l’apôtre . Toujours est-il, pour ne citer qu’un seul exemple, qu’Eric-Emmanuel Schmitt a repris dans son roman L’Evangile selon Pilate (2000) la même thèse à propos de Judas : « Il (Judas) avait saisi l’ampleur du sacrifice que je lui demandais. Il devait me vendre. Je soutins son regard pour lui faire comprendre que je ne pouvais demander qu’à lui, le disciple préféré, ce sacrifice qui précéderait le mien. […] Je le regardai dans les yeux et je lui dis, avec autant d’affection que je le pouvais : ‘Merci’ ». A côté du personnage de Judas Jean le baptiste et Marie-Madeleine tiennent aussi une place importante dans le film. Scorsese avoue aussi s’être intéressé à la difficile question de « la genèse des Evangiles », donc des sources de la révélation chrétienne et du canon des Ecritures : « La vérité, c’est qu’ils ont choisi les livres qui allaient rester et ceux qui devaient disparaître . Pourquoi ces livres ont-ils été écrits ? Pourquoi certains livres sont-ils dans le Nouveau Testament, et d’autre pas ? ».

3. Le communiqué Decourtray

« LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST »
Film de M. Scorcese

Communiqué du 6 septembre 1988

Nous n’avons pas vu le film de M. Scorcese, « La dernière tentation du Christ ». Nous ignorons la valeur artistique de cette œuvre. Et cependant, nous protestons d’avance contre sa diffusion. Pourquoi ? Parce que vouloir porter à l’écran, avec la puissance réaliste de l’image, le roman de Kazantzakis est déjà une blessure pour la liberté spirituelle de millions d’hommes et de femmes, disciples du Christ. Ils réclament le respect pour ce qu’ils ont de plus précieux au monde : leur foi dans le Christ qui meurt sur la croix. Ces millions d’hommes et de femmes ne veulent pas imposer leur foi à ceux qui ne la partagent pas. Parlant en leur nom, nous ne voulons pas non plus attenter à la liberté de la création artistique ; nous ne voulons pas davantage censurer la pensée d’autrui ni juger les intentions du romancier et du cinéaste. Nous demandons le respect pour Jésus, le Seigneur de notre vie, et pour la vérité du témoignage des Evangiles. Nous demandons le respect pour la foi de tous les disciples de Jésus qui donnent leur vie, avec lui, par amour. Il faut respecter ceux qui acceptent de mourir avec le Christ pour que soit respectée la liberté de tous. La mort de Jésus n’appartient pas aux romanciers, ni aux scénaristes, mais à la foule innombrable de ses disciples, morts ou vivants. Y aura-t-il assez d’homme et de femmes sensibles au droit d’autrui pour comprendre combien s’emparer de Jésus et en défigurer l’image nous blesse profondément dans notre dignité ? La liberté de chacun repose sur le respect d’autrui. Il est juste temps de le comprendre.

Cardinal Albert Decourtray, archevêque de Lyon
Cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris

Tel est le texte de la première réaction officielle de l’Eglise de France avant la sortie du film. J’ai volontairement mis en relief certains mots et certaines expressions que je commenterai dans le cadre de cet article. J’ai expliqué plus haut pourquoi j’appelle ce texte « le communiqué Decourtray ». En tant qu’archevêque de Lyon le cardinal Decourtray était la plus haute autorité de l’Eglise catholique en France, le primat des Gaules. Le cardinal est franc : « Nous n’avons pas vu le film de M. Scorcese… Nous ignorons la valeur artistique de cette œuvre ». Le nom de Scorsese n’est même pas orthographié correctement. Mais le plus grave c’est que le primat des Gaules se permet d’écrire un communiqué officiel sur un film qu’il n’a même pas vu. Et il y a malheureusement de fortes probabilités pour qu’il n’ait pas lu le roman de Kazantzakis. Ce communiqué est donc bâti sur une malhonnêteté intellectuelle, très regrettable de la part d’un homme aussi cultivé que Mgr. Decourtray. Ce texte, se présentant comme une protestation contre la diffusion du film, est fortement ambigu. D’un côté le prélat affirme respecter « la liberté de la création artistique » et ne pas vouloir « censurer la pensée d’autrui », de l’autre il condamne a priori un film sans jamais donner d’arguments rationnels contre le contenu réel de l’œuvre de Scorsese. La grande faiblesse de son communiqué réside dans ce manque cruel d’arguments objectifs. Le vocabulaire employé (blessure et respect) relève au contraire du domaine subjectif. Le cardinal parle au nom de millions de chrétiens. C’est assez étrange comme manière de faire. Ceux qui ont manifesté devant les cinémas et qui ont réclamé, parfois violemment, la censure du film ne représentaient certainement pas l’ensemble des catholiques français. On a l’impression que ce communiqué a été écrit dans l’urgence et sous la pression de certains fidèles. Ce qui semble gêner Mgr. Decourtray c’est le passage de l’écrit à l’écran, à cause de « la puissance réaliste de l’image ». C’est une constante dans les relations de l’Eglise contemporaine avec la création artistique. A l’écrit tout semble passer, mais dès qu’il s’agit de cinéma ou de musique (cf. les polémiques autour du festival Metal Hellfest) le scandale n’est jamais bien loin. Cette différence de traitement en fonction du support artistique semble indiquer que l’Eglise est entrée, elle aussi, pleinement dans la culture de l’image, alors que toute sa tradition se réfère à la culture de la parole et de l’écrit. Je ne nie pas le fait que l’image ait une certaine puissance d’évocation qui lui est propre. Mais je pose la question suivante : Qu’est-ce qui remet davantage en question la foi catholique ? Un film comme La dernière tentation du Christ ou des œuvres littéraires et philosophiques ? Pour mémoire chaque lycéen français reçoit à travers les cours de français et de philosophie un enseignement sur la philosophie des Lumières, très critique comme chacun sait vis-à-vis de l’Eglise, et sur les philosophes athées (Nietzsche, Marx). Et que dire d’une œuvre comme Le traité d’athéologie (2006) de Michel Onfray qui s’est vendu à plus de 153 000 exemplaires en France ? Le lycéen français catholique devrait-il se sentir blessé et attaqué parce qu’on lui enseigne aussi les philosophes athées ? D’un côté le cardinal affirme que les chrétiens ne veulent pas imposer leur foi, et de l’autre il réclame le respect « pour la vérité du témoignage des Evangiles ». Or, par définition, cette vérité ne peut être reconnue que par les croyants. Pour un non-croyant les Evangiles sont un texte littéraire de l’histoire de l’humanité, mais certainement pas une révélation divine. Il suffit de lire le point précédent de l’article pour être convaincu que La dernière tentation du Christ ne contient rien qui puisse blesser les croyants. Dans ce film il est impossible de trouver la moindre marque de manque de respect pour la personne de Jésus. Toutes ces attaques sont imaginaires parce que le cardinal n’a tout simplement pas pris le temps d’étudier le sujet qu’il aborde. Et c’est la raison pour laquelle son communiqué est profondément injuste envers l’œuvre de Scorsese. Ce n’est pas Scorsese qui a manqué de respect envers les chrétiens, c’est bien plutôt Mgr. Decourtray qui a manqué de respect envers le cinéaste en prétendant condamner une œuvre qu’il n’a même pas vue. Supposons toutefois que La dernière tentation du Christ soit en contradiction totale avec les Evangiles et le dogme catholique… Et que Scorsese ait eu une intention provocatrice et antichrétienne… Comment, dans ce cas, interpréter le sentiment de « blessure pour la liberté spirituelle » des croyants ? Depuis Vatican II et la déclaration Nostra Aetate (28 octobre 1965) sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, l’Eglise catholique encourage ses fidèles à porter un regard bienveillant sur les autres croyants et à entretenir avec eux des relations fraternelles et pacifiques. Or les Juifs et les musulmans nient que Jésus soit le Fils de Dieu. Cela constitue-t-il aussi une blessure pour notre liberté spirituelle ? Nous sentons-nous agressés et menacés parce que d’autres traditions religieuses refusent d’admettre la vérité des Evangiles ? En invitant à Assise, le 27 octobre 1986, des responsables religieux non-chrétiens le bienheureux pape Jean-Paul II a-t-il invité des personnes qui manquent de respect au Christ ? Il semble totalement incohérent de prôner le dialogue avec les Juifs et les musulmans, dont les religions se fondent sur le refus de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu, et de condamner a priori un cinéaste de culture catholique n’ayant aucune intention provocatrice à l’égard des croyants. Parler de « blessure pour la liberté spirituelle » des croyants nous amène à rappeler une simple évidence. Les croyants sont en effet libres de ne pas aller voir le film de Scorsese et la France n’est pas l’URSS d’autrefois où l’on imposait aux croyants d’aller voir des films athées. Il n’y a donc dans la réalité aucune blessure pour la liberté spirituelle des catholiques français dans cette affaire. Cette blessure est le fruit de l’imagination, certainement pas la conséquence d’un raisonnement argumenté. Ou alors il faudrait aussi dire que la simple présence de Juifs et de musulmans en France constituerait une blessure pour la liberté spirituelle des croyants et demander la démolition des synagogues et des mosquées. Dans ce communiqué, outre la malhonnêteté intellectuelle et l’injustice qui en découle, relevons enfin une affirmation qui est loin d’être évidente : « La mort de Jésus n’appartient pas aux romanciers, ni aux scénaristes, mais à la foule innombrable de ses disciples, morts ou vivants ». Il est étrange de la part d’un cardinal d’ignorer le caractère historique de la figure de Jésus. Depuis Noël et en raison du mystère de l’incarnation, Jésus, le Fils de Dieu, est un personnage de notre histoire humaine. A ce titre il ne saurait être la propriété exclusive des croyants. Jésus appartient à tous, parce qu’il est venu pour tous les hommes. Son message d’amour est universel. Jésus n’est pas une marque déposée avec copyright enregistrée dans l’Etat du Vatican. Cette affirmation de Mgr. Decourtray a un aspect sectaire fort déplaisant. En suivant ce raisonnement il faudrait donc aussi interdire à tout artiste ou historien non-musulman de traiter de la personne de Mahomet. Ce qui est, dans les faits, malheureusement le cas comme l’a prouvé l’affaire Salman Rushdie qui a eu lieu précisément en…1988 avec la publication des Versets sataniques ! Il est intéressant de relever les commentaires de Mgr. Wintzer, responsable de l’observatoire Foi et Culture et actuel archevêque de Poitiers, dans le contexte des manifestations contre la « christianophobie » tout au long de l’année 2011. Il dit presque le contraire de ce que le cardinal Decourtray affirmait dans son communiqué : « Nous ne sommes pas les propriétaires de l’image du Christ ». Il rappelle aussi une évidence : « Un spectacle théâtral se déroule dans une salle privée. Nul n’est contraint à le voir, il faut pour cela poser un acte délibéré ». A la question suivante : « Ces réactions peuvent-elles refléter une volonté d’interdire toute réflexion sur des symboles chrétiens aux artistes non-chrétiens ? », il répond ainsi : « Cela signifierait que le christianisme devient un club, une association de défense. Les Eglises chrétiennes témoignent d’un Christ pour tous et doivent écouter ce que les non-chrétiens disent du Christ. Jésus lui-même demande aux apôtres : ‘Pour les gens, qui suis-je ?’. Il n’existe pas de label de Jésus ou de copyright ». Le lecteur l’aura compris sans peine je suis profondément déçu en lisant le communiqué du cardinal Decourtray. En tant que catholique je suis en droit d’attendre du primat des Gaules une véritable réflexion argumentée pour dire qu’un film est mauvais en lieu et place de l’évocation subjective de blessures et de manque de respect. Je terminerai en soulignant aussi l’aspect aléatoire ou sélectif de ces condamnations d’une œuvre d’art. Donc l’injustice à nouveau de ce type de prises de position. Un an, à peine, après La dernière tentation du Christ, sortait un film du réalisateur québécois Denys Arcand : Jésus de Montréal (1989, prix du jury œcuménique au festival de Cannes). Cette œuvre rejoint le désir de Scorsese de donner à voir un Christ contemporain qui parle au cœur du spectateur en l’impliquant. L’actualisation est beaucoup plus radicale. Car en dehors du spectacle de la passion du Christ dans les jardins du sanctuaire de saint Joseph, les acteurs, marqués par les rôles qu’ils jouent, en particulier celui qui joue Jésus, commencent à transposer dans le Montréal contemporain les attitudes évangéliques. Ainsi dans la scène de la tentation Denys Arcand nous montre un riche et puissant avocat d’affaires (image du diable) qui emmène au sommet d’une haute tour (la montagne biblique) Daniel, le jeune metteur en scène jouant le rôle de Jésus dans la Passion, et lui promettant gloire et fortune rapide s’il consent à écouter ses conseils. Dans Jésus de Montréal il y a non seulement une critique acerbe de l’Eglise en tant qu’institution mais aussi une citation dans le spectacle de la Passion de l’appellation infamante, présente dans le Talmud et reprise par le polémiste latin antichrétien Celse, de Jésus Ben Pantera : Jésus ne serait pas né de l’opération du Saint Esprit mais de l’union de Marie avec un légionnaire romain du nom de Pantera ! Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de ce qui aurait pu légitimement scandaliser bon nombre de chrétiens. Le jury œcuménique du festival de Cannes a pour sa part été au-delà de ce qui est non-conforme au dogme dans ce film pour en recueillir la substance spirituelle. Alors que Jésus de Montréal pouvait objectivement susciter des réserves beaucoup plus fortes que La dernière tentation du Christ, il n’a suscité, sauf erreur de ma part, aucune condamnation épiscopale. Il n’y a pas eu de chrétiens blessés pour manifester devant les cinémas le projetant et pour exiger son retrait des salles. Pourquoi ? Dieu seul le sait… L’esprit de censure a tendance à frapper à l’aveuglette.

4. Les prises de position du cardinal Lustiger

Dans le bulletin religieux du diocèse de Paris (Paris Notre Dame) ont été publiées, sous la forme d’éditoriaux, deux réflexions du cardinal Lustiger à propos de La dernière tentation du Christ. Nous savons déjà par le Communiqué Decourtray que Mgr. Lustiger n’a pas vu, lui non plus, le film et qu’il n’a probablement pas davantage lu le roman de Kazantzakis qui en constitue la source d’inspiration principale. Avant de commenter ces textes je dois signaler, en lui rendant hommage, la grande envergure intellectuelle et culturelle qui fut celle de l’archevêque de Paris.
Le premier texte est intitulé « La dernière tentation du Christ », le scandale Jésus, il est daté du 29 septembre 1988. Le ton de cette réflexion est très différent de celui du Communiqué Decourtray. Cohérent avec lui-même (il n’a pas vu le film), le cardinal Lustiger ne cite même pas une fois le nom de Scorsese et le nom de son film, objet de scandales en France comme aux USA, n’apparaît qu’une seule et unique fois, dans le titre ! L’archevêque de Paris a donc choisi de ne pas répondre directement au scandale Scorsese mais d’une manière fort intelligente il donne à sa réflexion le titre suivant : « Le scandale Jésus ». Cette réflexion est essentiellement une belle méditation sur le mystère de la personne de Jésus. C’est dire si Mgr. Lustiger veut élever le débat bien au-dessus des polémiques et des manifestations d’hostilité de la part de chrétiens à l’encontre de l’œuvre de Scorsese. Reprenant une expression de saint Paul qui parle du scandale de la croix (1 Corinthiens 1,23), il s’attache à montrer comment tout au long de son court ministère public Jésus a été un « signe de contradiction » pour ses contemporains qui, faut-il le rappeler, étaient tous croyants. « Jésus étonne. […]. Jésus intrigue. Jésus dérange. Jésus est calomnié. […] Il est sans défense et il fait peur ». Le cardinal rappelle aussi que les moqueries à l’égard du Christ, incompris, se poursuivront tout au long de l’histoire et en commençant par la période de la première Eglise chrétienne, alors minoritaire dans le vaste empire romain. Il signale une caricature en forme de graffiti représentant un crucifié à tête d’âne avec l’inscription « Voilà le dieu des chrétiens ». En fait l’inscription exacte dit : « Alexamenos adore son dieu ».

Dans ce texte il appelle indirectement les chrétiens qui se sentent, à tort ou à raison, blessés par le film de Scorsese à imiter leur Maître et Seigneur qui a pardonné sur la croix à ceux qui se moquaient de lui : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et prévoyant probablement d’éventuels débordements il montre comment au jardin des oliviers Jésus a réprimandé Pierre qui voulait le défendre par la violence : « Il interdit à ses disciples de le défendre par violence ». Le cardinal Lustiger veut ainsi tourner les regards et les cœurs des chrétiens vers l’exemple du Christ lui-même, exemple de non-violence et de pardon. Un paragraphe pourrait évoquer indirectement la responsabilité morale de l’artiste (Scorsese en l’occurrence) : est cité une sentence de Jésus en Matthieu 18,6 sur ceux qui scandaliseront la foi des petits.
Le deuxième texte étant cette fois une réaction à un événement concret, l’incendie du cinéma saint Michel à Paris parce qu’il projetait le film, il est nécessaire de se rappeler ce qui s’est passé dans la nuit du 22 au 23 octobre. Voici ce qu’en dit Wikipedia :

L'attentat du cinéma Saint-Michel est un attentat qui a eu lieu dans la nuit du 22 au 23 octobre 1988, dans le cinéma Espace Saint-Michel à Paris. Un groupe intégriste catholique, rattaché à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a incendié ce cinéma pour protester contre la projection du film La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese.
Le feu, qui s'est déclenché peu après minuit, a pris naissance sous un fauteuil de la salle du sous-sol, moins surveillée, où était projeté Stormy Monday de Mike Figgis. L'engin incendiaire était constitué d'une charge de chlorate de potassium déclenchée par une ampoule d'acide sulfurique. Cet attentat a fait treize blessés dont quatre sévères. Cinq militants de l'AGRIF sont arrêtés et condamnés le 3 avril 1990 par la 10e chambre de la Cour d'appel de Paris, à de la prison avec sursis et à 450 000 francs de dommages et intérêts.

La réaction du cardinal Lustiger a été publiée le 27 octobre 1988 dans Paris Notre Dame et a pour titre « Remets ton épée au fourreau ». Souvenons-nous qu’il avait déjà cité dans le texte précédent cette réponse de Jésus à Pierre (Matthieu 26,52). L’archevêque de Paris condamne fermement cet attentat : « Vouloir défendre le Christ par la violence est premièrement contraire au respect des lois, deuxièmement contraire au christianisme lui-même et à la fidélité au Christ ». Il s’adresse d’abord aux victimes de l’attentat en leur demandant pardon et en qualifiant de « lâches » ceux qui ont prétendu « agir au nom du Christ ». Il s’adresse ensuite aux auteurs de l’attentat et à « ceux qui seraient tentés de les imiter » : « Vous ne défendez pas le Christ, vous l’agressez, car le Christ, c’est tout homme qui se présente à vous et à qui Jésus veut peut-être donner la vie ». C’est tout à l’honneur de l’archevêque de Paris de parler clairement et de rappeler à des « chrétiens » fanatiques les exigences fondamentales de l’Evangile. Il s’adresse enfin aux pouvoirs publics et à chaque citoyen, s’étonnant qu’un tel attentat, qui était prévisible, n’ait pas pu être empêché par des mesures de sécurité adéquates. Sur ce point il ne s’est peut-être pas informé correctement. Car si l’accès à la salle qui projetait La dernière tentation du Christ était surveillé, il n’en était pas de même pour les autres salles du même cinéma. Et c’est en effet à partir d’une autre salle que l’incendie a été volontairement déclenché. Dans le même paragraphe il fait allusion au Communiqué Decourtray qu’il qualifie d’ « appel à la sagesse et à la tolérance ». La suite du texte est malheureusement plus problématique. A trois reprises le mot « respect » est cité, dans la ligne du Communiqué Decourtray. Je ne reviens pas sur le fait, démontré plus haut, qu’il est injuste d’accuser Scorsese d’avoir manqué de respect envers le Christ ou les chrétiens en réalisant son film. Je suis par contre très étonné de constater comment le cardinal Lustiger, homme d’une grande finesse d’esprit habituellement, pratique dans son texte l’amalgame le plus outrancier. Oser assimiler l’œuvre de Scorsese à « l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie » est en effet aberrant ! Bref l’Etat aurait dû censurer le film de Scorsese comme il devrait censurer l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie… « Il en va exactement de même quand une société tolère, par exemple, l’éloge de la pornographie ou de la pédophilie. Et on s’étonne ensuite qu’il y ait des viols d’enfants, des crimes sexuels en plus grand nombre ». Notre société serait donc trop tolérante, laisserait trop de liberté à ceux qui manquent de respect envers autrui, et le cardinal achève son texte ainsi : « C’est selon le même raisonnement que se déclenchent les ratonnades, les crimes racistes, les destructions absurdes ». Pour revenir à notre sujet, le film La dernière tentation du Christ, il me semble très injuste de faire de Scorsese la cause du fanatisme de certains intégristes catholiques. Il n’y est strictement pour rien si ces personnes ont cette mentalité d’esprit et son prêtes à utiliser la violence, et dans ce cas précis à tuer des gens, pour empêcher des spectateurs de voir un film qu’ils ont librement choisi de voir dans un espace privé à accès payant. Non, le responsable de ce fanatisme et de cet obscurantisme, ce n’est pas Scorsese ni son film, mais bien certains sermons donnés et entendus à saint Nicolas du Chardonnet, la paroisse occupée par la force depuis 1977 par la fraternité saint Pie X . Pour conclure sur ce point il me semble important de revenir sur une affirmation du cardinal Lustiger dans le même texte : il exige que notre société soit « fondée sur le respect de ce qui est sacré aux yeux de chacun ». La société française en 1988 était pluraliste, elle l’est encore davantage de nos jours : il y des croyants de différentes religions parfois en conflit entre elles, il y a des membres de sectes, il y a aussi des hommes et des femmes en recherche spirituelle, des agnostiques, des athées, des anticléricaux etc. Comment concrètement est-il possible de respecter ce qui est sacré aux yeux de chacun ? Cela signifie-t-il qu’il faut interdire toute critique envers les religions ? Et donc expurger des programmes scolaires les philosophes des Lumières et les philosophes athées ? Oui, mais dans ce cas comment l’athée sera-t-il respecté dans sa conviction ? Faut-il interdire à la vente Le traité d’athéologie de Michel Onfray parce qu’il serait un manque de respect envers la foi des croyants ? Dans une société sécularisée, pluraliste et laïque comme la société française on ne voit pas comment et dans quelles limites précises la suggestion du cardinal pourrait s’incarner sans aboutir à une suppression pure et simple de la liberté d’expression et de pensée . Comme le dit très bien l’archevêque de Paris « la liberté d’expression, qui est un bien suprême, a pour condition le respect d’autrui ». Oui, l’attitude du respect est en mettre en relation avec les personnes. C’est pour cela que la loi peut condamner ceux qui utilisent la diffamation ou la calomnie à l’égard des personnes. Mais ensuite, insensiblement, le cardinal opère un glissement de sens : du respect des personnes il passe au respect des idées et des doctrines (« de ce qui est sacré aux yeux de chacun »). Toute idée et toute doctrine est par définition discutable. La notion de dogme n’a pas d’existence dans l’espace public. Le dogme oblige à l’intérieur de la foi mais jamais en dehors. C’est la raison pour laquelle la vie en société ne peut pas être fondée sur « le respect de ce qui est sacré aux yeux de chacun ». Elle est fondée sur le respect des lois qui devraient avoir pour but de garantir justement à tous la justice et le respect. Toute personne ayant une forte conviction d’ordre philosophique ou religieux doit apprendre à accepter que sa conviction soit critiquée par ceux qui ne la partagent pas . C’est la condition même de la paix civile et du débat d’idées dans une société qui n’est pas théocratique.

5. L’Eglise catholique et l’art contemporain

Dans ma conclusion je voudrais, à partir de l’affaire Scorsese, élargir l’horizon de notre réflexion.
Si l’on essaie de comprendre le rapport complexe de l’art contemporain à la religion chrétienne on peut avancer les hypothèses suivantes. Tout d’abord on constate à partir des années 1980 un renouveau de l’intérêt du monde culturel pour les thématiques religieuses. En tant que catholique je me réjouis de cet intérêt. C’est un bon signe qui indique que la figure du Christ continue à être dans nos sociétés sécularisées une référence et une source d’inspiration. « Je me réjouis, affirme Mgr. Wintzer, que des artistes puissent dire comment la figure du Christ leur parle, a fortiori quand il est vu comme un prophète, un messager de paix, un homme de compassion. Cela montre que les religions sont présentes dans l’espace public et non réservées à des groupes quels qu’ils soient. Chacun peut s’en saisir. Je me réserve le droit de dire que certaines lectures ne correspondent pas à mon expérience et à celle de l’Eglise catholique ». Comme en témoigne Martin Scorsese beaucoup d’artistes contemporains ne lient pas forcément spiritualité et religion, ce qui leur permet une libre interprétation des thèmes religieux traditionnels. Les deux préoccupations majeures de l’art contemporain semblent être les suivantes dans le domaine de l’iconographie religieuse :

  • Mettre en valeur l’humanité du Christ avec tout ce que cela comporte comme conséquences. Thomas Schlesser a écrit une histoire de la censure dans l’art qui est fort intéressante pour notre propos. Il montre entre autres choses, avec images à l’appui, comment le pouvoir ecclésiastique a eu tendance à censurer des œuvres d’art qui montraient concrètement l’humanité du Christ ou de la Vierge Marie (qui, elle, n’est qu’une créature humaine contrairement à son Fils, mais qui a tellement été idéalisée et glorifiée dans l’histoire de l’art catholique que des représentations plus simples ont posé problème !). La question n’est donc pas nouvelle. Schlesser donne deux exemples de l’époque baroque : des peintures du Caravage qui sont désormais considérées comme de vrais chefs-d’œuvre de l’art religieux mais qui, en leur temps, ont fait scandale et ont été refusées : La mort de la Vierge et La Madone au serpent . Dans cette dernière peinture c’est le réalisme du Caravage qui a été censuré : La Vierge Marie est habillée simplement, d’une belle robe rouge, retroussée d’une lavandière et, soutenant son fils, se penche suffisamment pour exhiber un décolleté largement ouvert ; le jeune Jésus est représenté entièrement nu ; Sainte Anne, la mère de Marie, montre un visage de vieille femme travaillé par l’âge et le labeur. Cette scène représentant Marie, le jeune Jésus et Anne a l’audace de les montrer comme des gens du peuple (ce qu’ils étaient en fait !). Voici, ci-dessous, quelques exemples dans l’art contemporain qui illustrent la même problématique :

    (Image 1)La résurrection du Christ de Triegel (le sexe du Christ n’est pas caché)

(Image 2)La Vierge à l’enfant de Fournier (les auréoles ont disparu)

(Image 3) La Vierge enceinte de Jacques Bourgault

(À noter que des santonniers ont aussi créé des Vierges enceintes à mettre dans la crèche avant Noël)

  • Donner de la figure éternelle du Christ une interprétation contemporaine qui puisse impliquer le destinataire de l’œuvre d’art. L’actualisation du message évangélique dans la société contemporaine est un trait distinctif de nombreuses réalisations artistiques au cinéma, en littérature, en peinture, en sculpture etc. Et c’est ce qui peut choquer ou scandaliser des chrétiens peu cultivés et habitués à l’iconographie religieuse dite « style saint Sulpice », iconographie développée au 19e siècle et qui constitue une décadence de l’art sacré. Après l’épreuve de la révolution française et de la terreur, la France a connu un renouveau catholique au 19e siècle, particulièrement sous le Second Empire. Nos trois plus grandes villes sont littéralement dominées par des sanctuaires construits ou commencés à cette époque (Paris et le Sacré-Cœur, Marseille et Notre Dame de la garde, Lyon et Notre Dame de Fourvière). S’il y a eu de belles choses comme l’art de la mosaïque, force est de constater que cette période dans le domaine de l’art religieux a été celle du pastiche (néo-roman, néo-gothique, néo-byzantin). Dans chaque église de France la statuaire de cette époque est fortement présente avec le Sacré-Cœur, La Vierge Marie, Saint Joseph, le Saint Curé d’Ars, Sainte Jeanne d’Arc, Sainte Thérèse de Lisieux pour ne citer que les plus populaires. Au temps de l’industrialisation a correspondu la fabrication en masse de statues sans valeur artistique réelle, parfois même de mauvais goût, et surtout toutes plus ou moins semblables. C’est ainsi que les « bondieuseries » se sont substituées à l’art sacré chrétien. La représentation a pris le dessus sur la recherche artistique. Ce type de statuaire est généralement très irréaliste et ne provoque aucune réflexion du point de vue symbolique. Or la grande tradition de l’art sacré a toujours recherché une catéchèse symbolique ainsi que l’éveil d’une foi plus fervente et plus personnelle. Pour montrer concrètement cette décadence rien ne vaut une comparaison par l’image :

Image 4 : Le Christ (Le Greco)

Image 5 : Le Sacré Cœur (Pompeo Batoni)

Image 6 : Image pieuse du Sacré Cœur

Entre l’image 4 et l’image 6 non seulement nous relevons une perte énorme de qualité artistique mais surtout, et c’est peut-être plus grave encore, la perte du mystère. Le Christ de l’image 3 est d’une platitude effarante, c’est une représentation tout à fait mièvre. Voilà ce que cela donne en statuaire et ce que nous trouvons quasiment dans toutes nos églises en France :

(Image 7, statue du Sacré-Cœur dans une église de France)

L’art contemporain qui traite de sujets religieux, qu’il soit l’œuvre d’artistes croyants ou incroyants, est en partie une réaction contre le caractère

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