L’attente, pire tourment ...

Avis sur La Douleur

Avatar Anne Schneider
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En 1985, Marguerite Duras publie « La Douleur », recueil de récits essentiellement autobiographiques, centrés autour du plus long d’entre eux, éponyme, et inspirés des cahiers de guerre qu’elle a tenus durant et après la détention de son mari, Robert Antelme, entre juin 1944 et avril 45, date à laquelle l’écrivain a pu se voir arraché par un groupe d’amis aux camps de la mort.

En 2017, le réalisateur Emmanuel Finkiel, dont le premier long-métrage, « Voyages » (1999), avait marqué les consciences, adapte le texte durassien et le réunifie dans un film pareillement titré. On peut craindre, parfois, les adaptations cinématographiques de textes littéraires, et cela d’autant plus que le texte est grand. Emmanuel Finkiel contourne brillamment tous les écueils, tout d’abord en rendant sa place au texte, très présent, en voix off, par la médiation de celle, Mélanie Thierry, qui prête ses traits à l’auteure, alors encore jeune ; et en n’hésitant pas à jouer du langage spécifiquement cinématographique pour faire véritablement œuvre, sans se laisser enfermer dans le champ du littéraire.

Emmené par le rythme très précis, patient, du texte durassien, le film accompagne ainsi, au quotidien, la longue attente, souvent insoutenable, dans laquelle la jeune auteure tente de s’installer. Les couleurs, ternes, des sépias aux gris, peignent l’appartement silencieux, aux volets volontiers tirés, et la ville occupée, peinant à retrouver son entrain même après la Libération. Des hommes entourent Duras, outre le fantôme dont elle ne cesse de phantasmer le retour : Dionys Mascolo, ami du couple, compagnon de lutte et amant de Marguerite, très bien campé par Benjamin Biolay, couvant la dame en détresse de son regard sombre (on sait, hors-film, qu’il l’épousera dès qu’elle divorcera d’Antelme et lui donnera un fils, Jean Mascolo) ; Pierre Rabier, policier français collabo, très introduit dans l’administration nazie, et auprès duquel elle tente d’adoucir le sort de son mari ; Benoît Magimel prête toute son ambiguïté à ce personnage et aux rapports troubles, faits de désir, d’intérêt et de mépris, qui se nouèrent avec l’écrivaine ; la figure plus énigmatique de Jacques Morland - nom de guerre de François Mitterrand -, interprété en mode sphinx par le toujours excellent Grégoire Leprince-Ringuet, tire les ficelles, agit dans l’ombre...

Des femmes, aussi, deux, comme le bon et le mauvais larron, entourent l’héroïne et offrent chacune l’un des visages extrêmes de l’attente : une voisine, au bord du désespoir, consumée par l’attente de son mari et la tentation de le rejoindre dans la mort qu’elle redoute. Une mère, Mme Katz, incarnée par l’extraordinaire Shulamit Adar, qui persiste à attendre sa fille infirme, lui prépare ses vêtements et se refuse à admettre la possibilité de sa mort, même lorsque celle-ci lui est presque officiellement annoncée...

Car, au-delà de la figure de Duras, tel est bien le thème principal : l’attente, le creusement insupportable qu’elle opère dans le réel, puisque celui qui est soumis à cet écartèlement doit simultanément se préparer à un deuil et se réjouir des retrouvailles... Vecteurs inconciliables, dont Finkiel illustre magnifiquement le caractère dynamitant, en filmant le dédoublement du personnage, soit dans des moments d’abattement profond, où Marguerite se voit agir sans prendre véritablement part à ses actions, soit dans des moments d’intensité particulière, où différents axes de réaction s’offrent simultanément à elle. Lorsque la figure principale ne se voit pas ainsi elle-même atteinte dans sa personne, c’est le réel qui se trouble, la rue qui devient vague, les silhouettes qui, par un savant travail sur la distance focale, s’amenuisent à l’extrême, voient leur tête, devenue minuscule, se séparer et flotter au-dessus de leur corps, devenir tout entières giacomettiennes...

Une œuvre rare, donc, qui non seulement offre une nouvelle vie à un texte, mais, par un magnifique travail de l’image, permet d’entrer dans un ressenti extrême et d’éprouver véritablement une période historique en l’arrachant, pour quelques temps encore, à la naphtaline de l’Histoire.

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