Un jeu de massacre baroque, impertinent et jubilatoire porté par un trio totalement déchaîné.

Avis sur La Favorite

Avatar Rémy Fiers
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Yorgos Lanthimos était un réalisateur prometteur. Et il confirme ici avec panache et fracas. Ce grec avait surpris son monde avec ses premiers films aux scénarios complètement azimutés de « Canine », où une famille élève ses enfants complètement coupés du monde en leur inculquant des noms pour chaque chose complètement opposés à leur réelle dénomination, à l’excellent « The Lobster », où des célibataires sont envoyés dans un hôtel et doivent trouver l’âme sœur sous peine d’être transformés en animal (!). Mais, aussi étranges soient-ils, ses films ont un sens et s’avèrent maîtrisés de bout en bout. Seul son précédent, le pédant et soporifique « Mise à mort du cerf sacré », nous avait laissé sur le bas-côté. Ici, le cinéaste grec désormais le plus connu à l’international monte encore en gamme et en budget et s’assagit en apparence avec un film d’époque haute couture. Plus accessible que ces précédents (il adapte pour la première fois un scénario qui n’est pas de son cru), son relatif conformisme n’en est pas moins de façade tant cette oeuvre bouscule les conventions du film en costumes et se place instantanément comme son meilleur film.

Proche du chef-d’œuvre, « La Favorite » est un jeu de massacre méchamment déjanté où les joutes verbales et les scènes impertinentes s’enchaînent à un rythme effréné à tel point qu’on en redemande encore et encore. Loin, très loin du classique film d’époque, le réalisateur s’accapare une période de l’histoire anglaise et des personnages ayant réellement existé mais les broie à sa sauce, une mayonnaise absolument délicieuse faite de scènes incongrues, d’humour très noir voire loufoque (mais qui fait constamment mouche) et de propos osés et fortement féministes (les hommes en sont réduits à de simples figurants, hormis Nicholas Hoult plus pimpant… et féminin que jamais !). Il s’est entouré d’un trio d’actrices exceptionnelles pour un espèce de ménage à trois haut en couleurs dont on ne sait jamais vraiment s’il ressort du triangle amoureux lesbien ou d’une guerre de tranchées en corsets. Il serait d’ailleurs difficile de les départager tant elles excellent toutes les trois en (au choix) perfidie, malice, bêtise ou encore opportunisme. On connaissait déjà bien les qualités de Rachel Weisz (encore une fois royale) et Emma Stone (de mieux en mieux c’est dire…) mais c’est la moins connue Olivia Colman en reine malade et niaise qui emporte le morceau et les meilleures répliques. Si un prix d’interprétation commun existait aux Oscars, il faudrait le leur donner !

Mais outre une histoire qui se suit avec appétit comme une sitcom de cinéma d’auteur en accéléré de (très) haute qualité et une interprétation de haut vol, « La Favorite » se distingue également par une direction artistique très raffinée où les décors et les costumes sont tout aussi soignés que les dialogues. De plus, Lanthimos, pour ne pas faire comme tout le monde mais sans que cela soit un choix pour se faire remarquer, filme ses personnages avec des plans alambiqués qui semblent les enfermer dans une espèce de sérénade, d’univers clos aux coins excessivement arrondis. Comme si on les observait par le biais d’un œil de bœuf, ajoutant avec ce regard déformé un aspect formel singulièrement bizarre. Les mouvements de caméra suivent les personnages et le réalisateur évite au maximum les champs/contrechamps, ce qui nous immerge dans ce cirque royal d’une drôle de manière. Mais d’une manière qu’on adore. Le film pourrait être de mauvais goût mais il ne l’est jamais, son originalité nous draguant à la perfection sans jamais tomber dans l’excès. Dommage que la fin soit si abrupte et laissé à l’appréciation de chacun bien qu’elle soit lourde de sens. Mais c’est un peu la marque de fabrique du réalisateur grec. Dans tous les cas ce sont deux heures exquises à écouter comme à regarder, on ne voit pas le temps passer et c’est confectionné avec un soin maniaque. « La Favorite » est un morceau de cinéma d’orfèvre dont il serait dommage de se priver tant le plaisir est intense.

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