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Incompréhension.
Yórgos Lánthimos est le réalisateur en vogue dont la réputation ne cesse de prendre de l’ampleur depuis quelques années. Après le peu retentissant mais non moins intriguant Canine, le fracassant The Lobster et le vénéneux Mise à mort du cerf sacré, on l'attendait au tournant avec La favorite.

Mon avis sera sans doute peu objectif (encore moins que ne l’est déjà un avis de base) parce que je DÉTESTE -oui, en majuscule tellement c’est fort- les films d’époque. Réalisation académique, narration linéaire, approche historique, donc documentariste, au détriment de tout parti pris artistique, visuel chargé, logorrhée sur les enjeux politiques de l’époque, relations humaines pourries par le pouvoir, les protocoles et la hiérarchie sociale qui m’empêchent de ressentir toute empathie pour les personnages. Il m’est impossible de m’immerger dans ce genre d’univers.

Après avoir été plutôt déçu par Marie-Antoinette de Sophia Coppola, seule œuvre du genre qui a nourri chez moi un enthousiasme débordant, je misais tout sur Yórgos Lánthimos (YL) qui en bon anticonformiste allait forcément dépoussiérer le genre et offrir une œuvre brute, dérangeante, et ouverte à interprétation. Il n’en est malheureusement rien. J’ai trouvé La favorite sans charme ni caractère, fade, vaine et dénué de tout propos.

Une esthétique permettant d'éviter l’académisme du genre

Commençons par ce qui retient d'abord l’attention dans le cinéma de YL : le visuel. Avec lui, la beauté est laide, ou l’inverse, la laideur est belle, on ne sait jamais trop. Minimaliste, froide, d’une symétrie obsessionnelle, les couleurs y sont automnales, peu saturées, l’ambiance est amère, les plans souvent fixes et parfois langoureux avec de longs travelings kubrickiens. Le résultat refroidit ou hypnotise rapidement. Chez moi, ça marche toujours. Son style me happe et je peux rester scotché jusqu’au bout même en trouvant le propos complètement stérile.

Comme on pouvait s’y attendre ici, le cinéaste évite l’académisme formel des films d’époque, déjà par son refus du typique champs/contre-champs routinier, mais aussi par des mouvements de caméra brusques, apportant une belle dynamique, et un fish-eye savamment dosé. Le tout est décalé sans être too much. Par un cadrage appliqué et nuancé, il arrive à distiller une certaine tension, comme si le plafond allait nous tomber sur la tête d’une minute à l’autre. On ressent l’étouffement d’une reine meurtrie, éreintée, empotée. Idem pour les relations de pouvoir, plutôt bien mises en scène (par exemple, des plans symétriques majestueux agréable à l’œil pour la reine lorsqu’elle est en public, et des plans plutôt repoussants voire sordides en privé).

Malgré tout, après une première partie plutôt inventive, le film s’assagit par la suite. L’utilisation désuète des fondus entre chaque scène et les décors baroques surchargés finissent par alourdir l'atmosphère (point de vue très personnel). S’ajoute à cela une utilisation abusive des contrastes clairs/obscurs et une succession peu harmonieuse de scènes jour/nuit qui empêche de créer une atmosphère. Durant les scènes de nuit, on dirait que YL tente d’instaurer un climat victorien, horrifique, mais les scènes de jour qui suivent cassent ce rythme. De la même façon, les scènes plus "légères"/drôles, paraissent malvenues à côté.
J'ai trouvé le résultat brouillon. D'habitude fort et dérangeant, le visuel de YL n’a ici pas réussi à me garder éveiller… et c’est pourtant la seule flèche qu’il avait à son arc.

L’exploitation de l’humour à des fins dramatiques

La présence de l’humour chez YL n’est pas anodine. Il n’est pas là pour apporter de la légèreté, bien au contraire, il vient alourdir le propos. YL piège son spectateur, mais de façon beaucoup moins efficace que prévu.

Dans sa première partie, bourrée d’autodérision, YL n’hésite pas à casser la dramaturgie d’une scène en tournant en ridicule les codes du genre par l’effet d’un détail. C’est plutôt tordant et permet d’échapper encore un peu à l’académisme poussiéreux du genre.

Concernant les anachronismes de langages, ils sont d’abord sympathiques mais finissent par paraître inutiles, déplacés, voire vulgaires, parce qu’ils n’ajoutent rien et tombent dans la facilité la plus totale (on n'est pas loin de la Reine qui te sort "Wesh frère", en caricaturant).

YL m’a perdu complètement lorsque le film se met à sombrer dans le graveleux, le tendancieux un peu tarte. Ce n’est jamais irrévérencieux, jubilatoire ou croustillant, mais juste poussif et déjà vu (la scène de la branlette, au secours).

YL tente d’instaurer le malaise progressivement, nous faire rire grassement, puis nous faire rire jaune, plus nerveusement, au fur et à mesure que la musique se fait plus stridente. S’instaure alors chez moi un certain inconfort, non pas parce que le propos devient incisif ou dérangeant, mais parce que je ne comprends pas où YL veut m’emmener. La musique devient angoissante alors que le propos ne l’est pas. Se succèdent des scènes « bizarres », quelques scènes de cul incongrues, rien de bien transcendant.

Un scénario conventionnel et sans surprise

Il est important de noter que YL n’est pour la première fois pas le scénariste de son œuvre, alors que l’absurdité de ses scénarios faisait toute la singularité du Monsieur. Et je pense que c’est le noyau du problème, car toutes les faiblesses de ses œuvres précédentes, qui étaient compensées par une grande inventivité scénaristique, sont ici mises en avant.

D’abord, YL aime laisser une certaine pudeur à ses personnages. Généralement, ces derniers se livrent peu, ils sont meurtri, les visages fermés, les émotions étouffées, les non-dits monnaie courante. Le propos est cru mais les pensées elles sont bien gardées. Le mutisme de ses personnages fait généralement tous leur charme. Ils sont complexes, impénétrables.
Pour ce qui est de La favorite, le passé tragique de la Reine brièvement abordé semble vouloir justifier un personnage lunatique faussement complexe dont les névroses qui prêtent d’abord à sourire finissent par lasser, puis énerver. Ne se dégage de son personnage dramatique aucune profondeur. Il ne cesse d'être injustement tourné en ridicule.

De la même façon, les deux amantes font pâle figure. Alors que l’on s’attendait à un déferlement de violence, tout s’avère finalement bien sage. Tout est immature : le pouvoir, et rien d’autre.

Le manque de mordant et de panache est accentué par ce regard froid et morne qui est porté sur les protagonistes. Plus étonnant, l'écriture est molle, peu inspirée, avec des punchlines qui font l'effet d'un pétard mouillé, et les insertions historiques décousues finissent de plomber l’ambiance. Les stratégies politiques en place et les jeux de pouvoirs alourdissent le tout. Ils finissent même par créer un effet feuilletonnant à une œuvre déjà interminable.

Symbolisme pompeux

Les plus sensibles, ou les moins avertis dirais-je pour ne froisser personne, pourront se sentir décontenancés et irrités devant le malaise (ou ce qui a été pour moi une tentative avortée de malaise) provoqué par YL. Ce dernier ne livre pourtant rien de nouveau par rapport à ce qu’il a fait par le passé, de façon beaucoup plus féroce de surcroît.

Le cinéaste est reconnu pour tourner en dérision la cruauté humaine (ce que ses détracteurs appelleront bêtement de la complaisance). Il démystifie une nouvelle fois le mythe du bon sauvage et dénonce par l’absurde les dérives de notre civilisation moderne, vu comme un progrès alors qu’il s’agit d’une immense mascarade. Le naturel revient au galop. L’homme n’est qu’un animal vil, sans amour propre et égoïste.

Cette comparaison homme/animal était déjà surexploitée dans The Lobster (scènes de chasse, animaux morts,...). Il était plus subtil dans la Mise à mort du cerf sacré, où les membres d’une famille traditionnelle (stéréotype de notre société contemporaine) finissaient par révéler leur nature profonde dès lors qu’il s’agissait de sauver sa peau. Ici encore, le parallèle est encore très prononcé, trop. Canards, lapins, pigeons, toute la faune y passe. Les animaux sont beaux et innocents, martyrisés et torturés par les hommes… bref, dans le règne animal, l’homme est sans aucun doute le pire de tous, car guidé par le pouvoir et l'orgueil. Même si le symbolisme est beaucoup moins présent que dans l’ensemble de sa filmographie, faisant sans doute de La favorite son œuvre la plus accessible, il reste lourd, sans finesse et finit par être indigeste.

On attend ainsi un dénouement qui ne vient pas. L’œuvre se replie sur elle-même et est laissée en suspens, perdue dans sa vacuité. La dernière scène laisse perplexe. Le seul sentiment qui ressort de ma séance : l'incompréhension.

sega_sunset
2
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