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APRÈS SÉANCE

Grand perdant des Oscars 2019, La favorite n’a remporté qu’une seule statuette sur ses dix nominations ! Meilleur film, meilleur réalisateur, Emma Stone et Rachel Weisz nommées en tant qu’actrices secondaires, scénario, décors, costumes, photographie, montage… Le film n’est reparti qu’avec l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle principal pour Olivia Colman. Et le film avait connu à peu près le même scénario quelques semaines plus tôt aux Golden Globes (un prix sur cinq nominations). Pas que La Favorite les méritait tous, mais l’ayant vu le dimanche des Oscars (24 février), je lui aurais volontiers remis ceux des costumes, des décors et de la photographie notamment.

Et pourtant, les films d’époque, les films « de costume », ce n’est pas vraiment mon truc. La seule reine que je kiff, c’est celle cuite au feu de bois, et encore : sans champignon ni jambon. Yorgos Lanthimos, inconnu au bataillon. J’avais lu en 2017 quelques bonnes critiques de Mise à mort du cerf sacré, dont l’affiche (et le titre évidemment) m’avait intrigué. C’est donc rempli d’insouciance que je me suis installé dans la salle obscure, sans même avoir vu la bande annonce. Une chose est sûre, La favorite m’a surpris à plusieurs égards.


SUR LE FOND : 7 étoiles



Déjà, ce qui surprend d’entrée, c’est le ton du film qui tranche complément avec son visuel. La favorite est donc un film d’époque, ou du moins un film qui emprunte les codes de ce genre de métrage. Les costumes, les décors, l’éclairage naturel, le film est à première vue profondément ancré dans son époque, le début XVIIIème. Et pourtant, certaines situations, paroles ou gestes sont très anachroniques, comme la scène de quasi-breakdance au bal par exemple. L’humour et les dialogues sont très actuels. La favorite est finalement un film très contemporain. Emma Stone pourrait parfaitement être une nouvelle collaboratrice au sein d’un gouvernement actuel, ou une nouvelle stagiaire dans une multinationale.


Have you come to seduce me, or rape me ?


I am a gentleman.


So, rape then.


Parce qu’au final, que raconte La favorite ? Le film se déroule pendant la guerre de succession d’Espagne, un conflit où s’est notamment confrontées l’Angleterre et la France… Jusque-là, c’est très logique. Je ne suis pas calé-calé en Histoire, mais grosso modo lorsque le roi des Espagnes Charles II passe l’arme à gauche en 1700 sans aucune descendance, plusieurs puissances européennes souhaitent installer leur poulain sur le trône : les Bourbon de France et les Habsbourg d’Autriche, avec qui s’est allié l’Angleterre.

Yorgos Lanthimos s’intéresse ici aux coulisses du pouvoir et aux jeux d’influence régnant au palais anglais. Alors que la fragile reine Anne (Olivia Colman) occupe le trône, sa confidente, amie et conseillère Sarah Churchill (Rachel Weisz) gouverne le pays. Mais cette relation étroite va être mise à l’épreuve par l’arrivée d’une nouvelle servante pleine d’ambition, Abigail Masham (Emma Stone). Ne vous faites pas tromper par les nominations des Oscars, c’est bien le personnage d’Emma Stone qui va être au centre de l’intrigue. A mon avis, l’Académie n’a pas osé nommer deux comédiennes du même film dans la catégorie « Meilleure actrice dans un rôle principal », et a donc basculé les nominations entre rôle principal et rôle secondaire. Mais qu’importe, c’est le trio dans son ensemble qui fonctionne très très bien. Le traitement des trois femmes n’est pas manichéen, ce qui fait que leurs relations sont complexes et versatiles. Il n’y a pas une gentille et une méchante. On ressent de l’empathie pour chacune d’elle à des moments différents, et tous auront des moments où ça dérape clairement.

On comprend rapidement qu’Abigail n’est pas un personnage vertueux par exemple, et qu’elle n’hésite pas à jouer un double jeu pour protéger ses intérêts et assouvir ses ambitions. D’ailleurs, Emma Stone a un vrai talent pour jouer ce genre de fausse ingénue qui cache bien son jeu et qui se révèle être une vraie pot-de-vache. A l’inverse, Sarah est présentée en début de film comme une conseillère froide, une guerrière stratège et impitoyable. La favorite brise cette façade très rapidement en développant de façon croissante la sensibilité de Sarah et en montrant que sa relation avec la reine Anne n’était pas ce qu’on croit…

Rapidement, nous apprenons que la reine Anne et sa conseillère Sarah Churchill entretiennent une relation amoureuse et sexuelle.


A ce sujet, même si le film s’inscrit dans une certaine véracité historique (sur la base notamment des écrits de Winston Churchill), les différentes zones d’ombre de l’Histoire ont été le terrain de jeu, non pas de Lanthimos car il n’a pas écrit le scénario, mais de Deborah Davis et Tony McNamara. L’Histoire n’a pas été réécrite, mais développée, adaptée. La reine Anne avait effectivement une santé fragile, La favorite accentue le trait et en fait une empotée dépressive en mal d’amour. Elle n’a réellement pas offert de descendance malgré 17 grossesses, mais elle ne compensait pas ces pertes par un élevage de lapins. Abigail a véritablement connu la pauvreté, a été effectivement acceptée dans le ménage de la reine par sa cousine Sarah avant de petit à petit lui subtiliser sa place de favorite, mais la scène du thé est totalement fictive. Et Sarah Churchill a vraiment été renvoyée de la Cour en 1711, mais pour des différents politiques essentiellement. En dénaturant ainsi les éléments historiques, l’intrigue de La favorite est à la fois authentique et fictive, banale et inattendue et créé donc la surprise.

Je fais volontairement l’impasse sur les quelques personnages masculins tant ils sont sous-développés dans le film. L’intérêt de La favorite est clairement ailleurs, il est de montrer le pouvoir des femmes, leur influence, l’ascension de l’une et la tombée en disgrâce de l’autre. Il est constamment question de rapports de force, de domination, et ce jusqu’au dernier plan. Du moins, c’est de cette manière que je l’interprète : Après avoir écrasé un pauvre petit lapinou avec son talon, Abigail se fait humilier par la reine Anne lui demandant de masser sa jambe et s’appuyant sur son visage. Une manière de lui rappeler qu’on est tous le lagomorphe de quelqu’un d’autre. Pas très sympa pour les lapins ça… Mais ce dernier plan, cette surimpression du visage de la reine, de celui d’Abigail et de ces dizaines de léporidés, faute d’être esthétique, fait partie des choix étonnants de Yorgos Lanthimos sur la forme de son film.


SUR LA FORME : 7,5 étoiles



Parce qu’il y a une chose qu’on ne peut pas nier, c’est que La favorite possède une identité visuelle particulière. Qu’on y adhère ou pas, qu’on les explique ou non, Yorgos Lanthimos a fait des choix surprenants de réalisation qui offre une patte singulière à son film. Déjà, le chapitrage. En soi, pourquoi pas. Le découpage d’une œuvre en différentes parties est une pratique courante, étant même devenu le gimmick de plusieurs réals (Tarantino, Lars Von Trier ou Wes Anderson). La favorite est toutefois segmenté en huit chapitres ne suivant, à première vue, aucune logique particulière. Ce chapitrage n’était d’ailleurs pas prévu initialement, et a été ajouté au moment du montage pour permettre des pauses dans un récit où les relations entre les personnages changent très rapidement. Sur un métrage de deux heures, cela a pour effet de casser légèrement le rythme. Au passage, les titres reprennent une des répliques du chapitre comme dans Lastman, une référence qui n’a rien à voir mais que je voulais quand même caser ici. Lisez les BD, mater la série, écouter la BO ou faites les trois mais ne passez pas à côté de ce bijou !


Must the duck be here ?


Fastest duck in the city. Horatio is a prize worth stealing, he does not leave my side.


En termes de mouvement, le film comporte de nombreux panoramiques. Pour remplacer le traditionnel champ/contre-champ lors d’un dialogue en effectuant un va-et-vient comme si la caméra était en train de suivre un match de tennis. Ou pour suivre un personnage passant d’un champ à l’autre comme pour représenter le fait qu’il aille au-delà de sa place, qu’il dépasse les limites, qu’il enfreigne les règles.

Mais plus que le mouvement de la caméra, ce sont les choix techniques de Yorgos Lanthimos concernant le format de l’image qui m’ont surpris. D’autant plus que certains de ces choix s’opposent. Par exemple, la plupart des plans serrés sont filmés en contre-plongée. Je ne sais pas si c’est pour nous offrir le point de vue de la reine Anne souvent assise mais cela donne une sensation de grandeur. Les personnages dominent la caméra, ce qui les rend plus imposants. Mais en parallèle, La favorite contient beaucoup de plans très larges où un personnage est complètement perdu dans les énormes décors. Pour accentuer tout ça, certains plans sont filmés avec des lentilles très larges, à la limite du fish-eye, qui déforment encore plus l’image. Je n’explique pas cette utilisation du fish-eye, à vrai dire, ça n’a aucun sens. Tout n’est pas forcément censé avoir une explication. Mais quand même, Lanthimos passe de nombreux messages par sa réalisation, beaucoup de chose passe par l’image dans La favorite : la santé de la reine Anne qui se dégrade jusqu’à perdre sa moitié, au sens propre par paralysie et au sens figuré suite au départ de Sarah, ou l’ascension sociale d’Abigail représentée par ses vêtements. Elle arrive au château dans une robe tâchée comme la réputation de sa famille, elle porte ensuite les loques des servantes puis des robes de plus en plus exubérantes.

Alors, POURQUOI CE FISH-EYE ? Si certain-e ont une idée, ça m’intéresse !


Mrs. Morley. We are at war.


We won !


War is not over. We must continue.


Oh. Oh, I did not know that.


En tout cas, La favorite est un film qui ne laisse pas indifférent. Ses excentricités questionnent et visuellement, c’est vraiment chouette. Il a été tourné dans des décors réels à la Hatfield House, l’éclairage est également majoritairement naturel, certaines scènes sont éclairées à la bougie, il y a du contre-jour tout le temps… Bref, je n’ai pas encore vu Roma, mais lui remettre l’Oscar de la meilleure photo n’aurait pas été scandaleux. C’est chaleureux et très authentique. Parfaitement raccord avec la BO d’ailleurs. Contexte oblige, c’est très classique, très baroque. Il y a entre autres du Vivaldi, du Bach, du Schubert… Et un thème répétitif et stressant qui revient trois, quatre fois dans le film et créé une atmosphère toute particulière.

C’est tout La favorite, une atmosphère toute particulière.

Bonus acteur : NON

Malus acteur : NON


NOTE TOTALE : 7 étoiles


Spockyface
7
Écrit par

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