Prison de chair

Avis sur La Femme Scorpion

Avatar Seet
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La femme scorpion est un film complexe à aborder, car protéiforme et profondément schizophrène. Oui, il s'agit d'un pur film d'exploitation ; mais c'est aussi un pamphlet sociétal. Oui, il a des défauts, inhérents à son genre (le WIP, ou Women In Prison) ; mais il présente des qualités formelles et narratives remarquables.

Film d'exploitation, c'est sûr; c'est marqué sur son front. Peut-on faire genre plus putassier que le WIP ? Dans l'absolu, l'intérêt premier de ses films est de montrer des femmes séquestrées, humiliées, violentées voire violées par des gardes (mâles ou femelles, et dans ce cas de préférence homosexuelles) en position de pouvoir absolu, avec bien sûr nudité abondante pour satisfaire la libido du spectateur. Selon la bonne volonté de l'auteur, la ou les héroïnes en réchapperont ou pas, mais dans tous les cas ce sera à l'issue d'un chemin de croix plus ou moins pénible en fonction du degré de sordide jusqu’auquel le film est prêt à aller. Mais la pirouette scénaristique de La femme scorpion rend ambiguë la notion de réussite et d'échec. Sans trop vouloir dévoiler la fin, peut-on dire que Matsu a réussi car elle a accompli sa vengeance, ou qu'elle a échoué car elle paiera tout de même pour celle-ci ? A vrai dire, la question ne peut pas se poser en ces termes, tant le personnage résiste à toute analyse morale.

Matsu, incarnée par la sublime Meiko Kaji dans un rôle quasi-muet, est en effet, sous des apparences de personnage unidimensionnel, plus complexe qu'il n'y paraît. Stoïque face aux mauvais traitements, mais loin d'être apathique, elle profite de chaque occasion pour rendre la pareille à ses bourreaux. Que ce soit en les assaillant, où, plus subtilement, en poussant la logique de la punition jusqu'à l'absurde : ainsi, contrainte à creuser un énorme trou à elle seule, elle met tant de détermination et d'endurance à la tâche que, devant son refus de renoncer, la situation dégénère de fil en aiguille en révolte des prisonnières. Harcelée de toutes parts, ne pouvant compter que sur une poignée de soutiens, Matsu fait preuve d'une pugnacité que les regards de braise qu'elle lance à ses ennemis rendent presque surnaturelle. Toute tournée vers la vengeance, elle ne vit que pour cela. Difficile donc de trancher en fin de film : réussite, échec ? A vrai dire, la femme-scorpion semble n'en avoir que faire, seules comptent la haine et la vengeance, assouvie ou à venir.

Au-delà de la sublimation du genre que le film opère par la grâce du personnage, il faut avouer qu'il n'est pas exempt de défauts. Le WIP est répétitif par essence : répétition sans fin des punitions, des humiliations, mais aussi des scènes quotidiennes, le scénario-type du genre est ici respecté, et n'oublie pas de verser dans le voyeurisme propre au genre. Que les amateurs se rassurent donc, tout le casting féminin sera dévêtu, de façon fort gratuite. Toutefois certaines séquences obligées sont transcendées de façon magistrale : le flashback expliquant l'emprisonnement de Matsu et sa soif de vengeance est un tour de force narratif et formel ; l'affrontement entre une prisonnière et Matsu dans la douche devient une scène de film d'horreur folklorique japonais, avec éclairages et maquillages à l'avenant ; et de manière générale, une certaine ambiance apocalyptique imprègne le film, avec ses ciels rouge sang, ses éclairs zébrant le ciel... Quant aux dernières minutes du film, relatant la vengeance de Matsu, dans sa tenue emblématique (trenchcoat et chapeau noir à larges bords), c'est un exemple de montage et de classe filmique.

La femme scorpion, malgré sa nature de film d'exploitation, est aussi un film profondément féministe ; loin d'être subtil, il charge frontalement la société japonaise et son emprise sans limites sur la femme et son corps : le film s'ouvre sur le personnel de la prison recevant, sous le drapeau japonais, flottant fièrement au vent une distinction pour son travail (qui rappelons-le consiste à séquestrer et opprimer des prisonnières) ; lors du flashback, la défloraison de Matsu forme une tâche de sang ronde sur un linge blanc. Quant au personnage principal, refusant (parfois littéralement) de plier face à l'oppresseur, il incarne à lui seul la résistance féminine devant l'abus de pouvoir masculin. En cela le film est ambigu, dénonçant une oppression qu'il contribue, avec son allégeance aux lieux communs du WIP, à entretenir à son niveau. Mais c'est aussi en cela qu'il est fascinant, et qu'il se pose en film à voir absolument.

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