Une femme sous convenance

Avis sur La Femme qui s’est enfuie

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C’est bien évidemment avec mon agréable gueule de bois dominicale que j’écris ces lignes. À l’instar de cette femme qui s’est enfuie, « j’ai le visage enflé, j’ai bu hier ». Il faut dire, on parle beaucoup d’alcool dans « La Femme qui s’est enfuie », nouvelle réalisation d’Hong Sang-soo. À vrai dire, on ne parle même pas uniquement alcool, mais de toutes ces choses que l’on ingère : la viande, les pommes épluchées, l’idiotie, la vie sentimentale, la rancune… Alimenté par un enchainement de séquences mettant en scène de simples conversations, le film se déroule à la manière d’un cocon gravitant autour de cette héroïne retrouvant ses anciennes connaissances. Cette héroïne, Gamhee, se trouve, pour la première fois depuis cinq ans, à l’écart de son mari. Elle revient ainsi à sa vie oubliée, se confrontant à ce qu’elle est devenue. En partant de ce postulat, Hong Sang-soo tend comme un miroir à son personnage. Nous la voyons souvent recroquevillée, à la recherche d’une source de chaleur : un pull, un plaide, mais aussi, évidemment, l’alcool. Il est d’ailleurs certes peu orthodoxe de relever ce détail, mais « La Femme qui s’est enfuie » est le premier film d’Hong Sang-soo où je ne vois pas un seul personnage s’enivrer jusqu’à la dérive ! D’ailleurs, on peut aussi noter le titre du film ; « La Femme qui s’est enfuie » ? Car elle ne semble pas s’être enfuie de nulle-part ! Au contraire, à en juger l’intrigue, il s’agirait plutôt de « La Femme qui est revenue ». Mais peut-être cache-t-elle qu'elle est en fuite ?! Je crois que ce n'est pas dis ! De plus que les personnages répètent tout le temps les mêmes choses, revenant avec éclat sur leurs mots et leurs maux, cherchant à s'enfuir d'eux-même, explorant des questionnements que Hong Sang-soo fait très bien d'aborder, voire de déborder. En effet, sa filmographie tourne autours des répétitions, des variations, mais comment varier avec le même discours ?

En narrant les retrouvailles entre Gamhee et ses anciennes connaissances, Hong Sang-soo observe méticuleusement, mais non sans l’idiotie qu’on lui reconnaît tant, les variations, les nuances qui font et défont les êtres. Mais le cinéaste se focalise notamment sur un point : le vieillissement, et les changements intérieurs inhérents à celui-ci. Les personnages que voit Gamhee se plaignent souvent « je vais plus souvent aux toilettes maintenant ! », « j’ai une mauvaise mémoire des prénoms en ce moment ! »… Sans parler des décors, épurés au possible, où chaque porte d’entrée se ferme par un verrou automatique et où chaque sonnette comporte une caméra de vidéo-surveillance. Qu’il est vieillissant cet environnement ! Gamhee, elle, semble en dehors de ça : elle vient juste de se couper les cheveux, elle mange, boit, et ne va jamais aux toilettes !

Sans oublier le spectre de l’errance, notamment symboliser par ce film (ou plutôt ce plan) que Gamhee retourne voir deux fois au cinéma, Hong Sang-soo est pourtant bien loin de tout jugement. Chaque défaillance, chaque répétition, est bien sûr la possibilité d’une vague d’interrogations, d’interprétations. Par exemple, cette scène au début du film, où un voisin sonne à la porte de l’amie de Gamhee, pour lui demander de cesser de nourrir ces chats qui terrorisent sa compagne. « C’est des chats, pas des enfants », « Oui, mais nous, on les voit comme des enfants ! ». L’interrogation émerge bien sûr de limpidité à travers laquelle se confrontent les points de vue au sein de ce dialogue de sourds. Cette scène est sans importance dans le reste de l’histoire. Aucun chat n’entrera dans le champ de la caméra jusqu’à la fin du film. Hong Sang-soo laisse justement ce moment flotter, se liquéfier sous les ondes de la pluie. Car ce genre de moment, aussi idiot soit-il, lui offre une occasion remarquable de poétiser le réel : la séquence se clôture sur un zoom visant un chat assis à coté. Il fixe l’objectif, puis baille. Si cette image n’est pas sans procurer une certaine hilarité, elle pousse malgré tout à s’interroger : était-ce vraiment un chat ? Je ne sais plus à quoi je pensais à ce moment là, mais c’était à autre chose ! Un superbe film simple, court (à peine plus d’une heure), poétique, et évasif.

https://nooooise.wordpress.com/2020/10/05/la-femme-qui-sest-enfuie-une-femme-sous-convenance/

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