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l'acte d'amour sans être marié... est un péché.

Avis sur La Fièvre dans le sang

Avatar Kalopani
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Plus je regarde les films de Kazan, plus je me rend compte de ses qualités d'écriture et de mise en scène. Son cinéma, qui se plaît à disséquer la société US tout en mettant en exergue les maux qui la composent, trouve sans doute son aboutissement dans "Splendor in the Grass". Si notre homme avait déjà abordé de nombreux thèmes de société dans ses différents films (le racisme, la corruption politique, etc.), c'est sans conteste avec celui-ci que son style prend toute son ampleur. Contrairement à ce que le titre français laisse à supposer, ce film n'a rien d'une insipide romance ! Kazan se faisant un malin plaisir de reprendre à son compte les standards du film sentimental (amour entre adolescents, l'opposition à l'autorité parentale, personnages archétypaux...) pour mieux s'en affranchir. Car au fond, cette fièvre qui se dégage de cette accumulation de cliché ne fait que mettre en relief le mal-être de jeunes gens tiraillés entre leur désir d'épanouissement personnel et le diktat d'une société hypocrite où seul compte le culte des apparences et la réussite matérielle.

Privilégiant le poids des images à de longs discours, Kazan met en forme, dès les premières secondes, le mal et les frustrations touchant ces jeunes personnages. Le film s'ouvre en effet sur la vision d'impressionnantes chutes d'eau, symbolisant avec éloquence la force du désir, venant immuablement se fracasser contre des rochers rappelant la psychorigidité de la société. En utilisant habilement les champs/contre-champs, Kazan nous laisse alors entrevoir les frustrations touchant Deanie et Bud : pour ne pas enfreindre la morale parentale, la jeune fille refuse d'aller plus loin que quelques baisers, provoquant irrémédiablement agacement et claquement de porte de la part de son petit ami. Le mal-être perçu dans cette scène inaugurale va ensuite perdurer et prendre de l'ampleur au cours de la première partie : de nombreuses scènes vont ainsi potentialiser ce sentiment, comme la fameuse séquence du bain où, dans un érotisme latent, Deanie lance un cri de désespoir, avant qu'elle ne tente de mettre fin à ses jours. Si tout cela peut paraître un peu trop appuyé et excessif, la démarche reste parfaitement assumée par un cinéaste bien secondé, il faut le dire, par le couple Natalie Wood/ Warren Beatty.

Ainsi, après avoir exalté le sentiment amoureux avec un certain lyrisme, Kazan filme la lente descente aux enfers de ses personnages en faisant un constant parallèle avec l'état de la société ricaine des années 20. Continuellement, le regard du cinéaste va osciller entre l'intime et le collectif, la crise existentielle touchant les jeunes héros rappelant la crise boursière frappant le pays en 1929. Finalement, les symptômes mis en images ne sont pas si différents : la dépression de Deanie correspond parfaitement à la dépression économique du pays. Pour Kazan, ces maux ont la même origine, ils sont la conséquence de l'échec probant d'une société hypocrite où l’apparence et la réussite matérielle priment sur les valeurs humaines. Que ce soit sur le plan individuel ou collectif, la morale, basée sur les interdits, devient vite étouffante : l'interdit de la sexualité fait autant de ravage sur Deanie que la prohibition peut en avoir sur la société. De même, la recherche de la réussite financière à tout prix s'avère être aussi utopique pour l'Amérique que pour Bud qui voit son bonheur s'enfuir simplement pour réaliser celui de son père. Du bonheur, justement, il en est question dans le film. Car une fois les personnages délivrés de l'emprise de la société, ils sont enfin libres de choisir ce que sera leur vie : Bud s’épanouit dans son rôle de farmer, Deanie a enfin trouvé la sérénité en pouvant devenir une femme à part entière. Bien sûr, le film se termine sur une fin teintée de mélancolie, de regret et d'amertume. Les adolescents d'hier sont maintenant devenu adultes, ils se sont résignés à perdre leurs grands idéaux pour construire une vie qui leur ressemble, simple et plus authentique. La dernière image du film est dénuée de cette fiévreuse passion du début, mais elle nous laisse entrevoir des personnages enfin apaisés et sereins. Éclate alors une certaine idée du bonheur, nullement utopique ou romanesque, mais terriblement réaliste. Comme si Kazan reprenait à son compte une morale toute ophulsienne en nous disant, qu'au fond, le bonheur n'est pas gai.

(8.5)

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La Fièvre dans le sang est une œuvre produite par Warner Bros©, découvrez la Room 237 de SensCritique.

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