Ô sombrero de l’amer.

Avis sur La Forme de l'eau

Avatar Alyson Jensen
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Ouverture. Un longue ondulation sur un fond marin rocailleux s’échoue sur une chambre inondée. Sally dort, bercée par les variations de l’eau. Une voix douce s’élève. Un conteur.

Car c’est bien un conte que Guillermo del Toro décide de nous présenter. Ancré dans une Amérique des 60’s ou le rouge et le Rouge sont proscrits, le film s’habille d’une esthétique marquée. A la lumière monochromatique se superposent des décors organiques, réalistes jusque dans leurs imperfections. Huis clos en bocal, Guillermo laisse flotter sa caméra dans des lieux fermés qui pourtant n’entravent jamais la fluidité de la mise en scène. Du complexe souterrain où l’amer béton épouse l’acier trempé, du couloir fleuve qui se scinde en deux appartements affluents, ou naviguant vers cette résidence de banlieue inondée d’une teinte quasi solaire, l’image louvoie avec grâce et efface les écueils. Tout dans cette réalisation inspirée est fait pour nous immerger dans l’atmosphère aqueuse du film. Inspiration qui mouille au port de la Cité des flétans pêchus de Julienne et Gardon…

Elisa. Sally. Salty. Le sel. Essentielle. Muette car toute parole est superflue devant une évidence. Enfermée dans une routine liquide. Avant sa rencontre, ses plaisirs sont déjà aquatiques. Des œufs qu’elle ne consomme qu’une fois immergés dans l’eau bouillante, une toilette dont la teinte rappelle le marécage le plus proche et cet orgasme quotidien avec une baignoire comme seule témoin. Comme les autres personnages, elle est caractérisée par ses gestes, ses habitudes, ses manies. Comme Giles, son voisin et ami. Dépassé par une société qui se modernise et préfère la photographie à sa peinture. Homosexuel nostalgique éconduit, ses échecs lui permettront de se recentrer sur l’important. Ce qui fait de nous des humains.

Par petites touches, le film ajoute de l’épaisseur à ses personnages. Toujours au travers du prisme du conte, ses couches restent grossières. Une des limites de Del Toro est de trop jouer sur la symbolique. Ce qu’il gagne en intellectualisation, il le perd en émotion. Avec le personnage joué par Mickael Shannon, la métaphore est dressée sur la grande vergue. Il est le mâle blanc dominant de l’Amérique. Matraque et Cadillac aux échos phalliques prononcés, doigts sectionnés gangrenés, extension de la moralité putride de Strickland. Astre central de la famille modèle, appuyé par des teintes chaudes mais usées, il reste le reproducteur qui bâillone sa femme lors du coït, refusant par son geste l’émancipation par l’orgasme. Même combat pour la pauvre Zelda, enchaînée à un homme veule mais maître dans cette Amérique de l’entre siècle. Cette toute puissance est maintes fois exposée par des dialogues où Strickland peut afficher ses pensées les plus nauséabondes sans les adoucir derrière un voile pudique. Ses relents de racisme affiché, de sexisme hypertrophié et de violence assumée finissent d’amarrer The shape of water à l’Amérique trumpienne.

Figure centrale et pourtant la plus effacée, la créature permet surtout à del Toro d’offrir à ses personnages une surface d’eau limpide pour se refléter. C’est face au monstre que l’humain se révèle. La créature interprétée par l’inamovible Doug Jones offre ainsi une exposition idéale pour ses personnages satellites, à l’instar d’un bain révélateur sur un film argentique. Malheureusement, le procédé échoue dans la relation qu’il tente de construire entre Elisa et la créature. Les scènes avant l’évasion sont trop rares et manquent d’intensité. Quelques scènes supplémentaires de ces échanges volés auraient pu renforcer l’idée de cet amour naissant. Le pinacle de cette relation, superbement filmée dans la salle de bain inondée, manque pourtant sa cible car l’histoire de ce couple enlacé n’est pas suffisamment tissée. Malgré le déferlement d’eau, pas une goutte lacrymale.

Œuvre sur la solitude et le sentiment humain, La forme de l’eau est un conte maîtrisé mais assez froid. La créature, personnage double, passif comme révélateur et actif comme amant, émousse les hameçons émotionnels et laisse la belle romance au port. Les passerelles pour ancrer le film dans le présent jalonnent le film et dressent un portrait peu reluisant de l’Amérique. Et pour un mexicain, c’est l’amer à boire.

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