Parce qu'il faut courir

Avis sur La Graine et le Mulet

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Certains films tiennent du miracle. Sous couvert de réalisme social et malgré une mise en scène faussement en retrait ils donnent à voir un réel bien familier, mais transcendé par le cinéma et ses artifices. Ces films magiques nous surprennent en faisant naître le suspense, le rire ou l'émotion des situations les plus banales de la vie quotidienne. Ils sont l'illustration de ce qu'apporte le cinéma à nos vies, de la force qu'il exerce sur nos regards. L'Esquive, précédent long-métrage d' Abdellatif Kechiche appartenait déjà à cette catégorie, La Graine et le mulet, film inondé de courage, renouvelle le miracle.
Jugé trop vieux et plus assez rentable, Slimane Beiji ( Habib Boufares) est licencié par l'entreprise de chantiers navals de Sète où il travaillait depuis de nombreuses années. Père de famille divorcé, il vit seul dans une petite chambre d'hotel au près de sa maîtresse ( Hatika Karaoui) et de sa belle-fille ( Hafsia Herzi).

Dès ses premières scènes, le film s'engage dans un schéma routinier qu'il reproduira jusqu'à son terme. Les personnages soumettent chacun de leurs gestes à la répétition. Ainsi, patiemment, Slimane traînera dans toute la ville une caisse de poissons frais pour en faire profiter son entourage. A chaque refus, il reprendra sa route impassible. Par ces trajectoires fatiguées Kechiche dessine subtilement une cartographie des relations familiales de Slimane. On comprend qu'il vit finalement avec les seuls qui accueillent encore avec tendresse ce qu'il a à offrir. Partout, on retrouve le même effort obstiné : Karima ne veut rien céder à sa fille qui refuse le pot, le petit frère, pour ne pas perdre la face, refuse d'admettre son oubli, Julia, en femme trahie, ne gardera plus une seule larme pour elle.

Cet entêtement inaltérable, poussé jusqu'à l'épuisement, semble absurde parce qu'au regard des situations montrées il est toujours vain, parce que dans le temps du film il est démesuré. Pourquoi Slimane court-il après ces gosses qu'il ne rattrapera jamais ? Parce qu'il faut courir. En dilatant à l'extrême les engagements insensés de ses personnages, Kéchiche teinte son film de métaphysique et y associe le spectateur. On peut ici citer Camus qui, dans Le mythe de Sisyphe, s'interroge sur le rapport absurde qu'entretien l'homme avec le monde : "Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. Tout ce qu'il y a d'irréductible et de passionné dans un coeur humain les anime au contraire de sa vie. Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. Le suicide est une méconnaissance. L'homme absurde ne peut que tout épuiser et s'épuiser. L'absurde est sa tension la plus extrême, celle qu'il maintient constamment d'un effort solitaire, car il sait que dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi.".

Pour illustrer cet engagement sans espoir mais pas désespéré, le cinéaste instaure une mécanique de la longueur (trouvant son apogée dans la séquence finale) d'abord irritante pour le spectateur : "On a compris, il faut que ça cesse !". Or c'est précisément cette révolte qui semble être visée. La longueur, ici, ne confine pas à l'éternel mais au soulèvement.

Ce qui est remarquable dans La Graine et le mulet, c'est que cette tension cinématographique est compatible avec un discours social et un regard naturaliste dont elle est d'ailleurs issue. Au premier abord, le film peut prendre des allures de film anthropologique, immergé dans le noyau familial. On s'interroge sur le rôle du père, sur la filiation, sur l'éducation... Puis, progressivement, le personnage de la belle-fille (Rym) arrive au premier plan. Par son énergie, son verbe et sa maturité portée à bout de bras elle reprend le récit en charge et relègue un temps le personnage de Slimane, spectateur impassible, au second plan. Il est dès lors question de transmission, de volonté, de responsabilité...

Parallèlement le film semble prendre la tournure de l'une de ces comédies dramatico-sociales britanniques. Slimane se lance dans une folle entreprise : retaper un bateau pour y installer un restaurant à couscous. Mais si, outre-Manche, ces situations donnent habituellement à voir un personnage principal qui étonne puis fédère en envoyant balader les rigidités du carcan social, le projet de Slimane a plutôt pour effet de mettre en évidence les discordes au sein de son entourage. L'opposition est forte entre ce qu'on pourrait résumer schématiquement aux liens du sang et aux liens du coeur.

L'ex-femme et les enfants considèrent comme indiscutables la légitimité de leurs droits et de leur devoirs vis à vis de Slimane alors ils le soutiennent tout en méprisant Rym et sa mère. Rym, elle, y voit une occasion de se rapprocher de son beau-père et fait tout pour raisonner sa mère jalouse qui ressent l'implication de l'ex-femme (elle se charge de préparer le couscous) comme un affront personnel. On peut peut-être voir dans la mise en scène de ces rapports familiaux un discours sur l'immigration. Comme si Slimane était la France et que deux populations pourtant profondément liées à elle se disputait la légitimité de lui appartenir davantage. Slimane, dépassé, assiste sans rien faire au mélange complexe de jalousie et de mépris duquel émerge avec plus ou moins de conviction les appels à la solidarité poussés ci et là par Rym ou Hamid. Dans ce tumulte, l'intégration est comme une montagne à gravir et si Rym parvient à mettre tout le monde d'accord par son courage et son tallent, Julia, elle, ne peut que craquer.

Le succès de Rym et l'échec de Julia sont illustrés par deux énormes morceaux de bravoure du film : la première se livre totalement dans une danse du ventre embrasée tandis que la seconde se perd dans une crise de larme interminable. On perçoit ici les qualités formelles du film. Sous des faux airs de mise en scène neutre et documentariste, la caméra de Kechiche, admirable dans ses recadrages, embrasse successivement la foule et l'individu. Les scènes à deux se font, dans cet enchaînement, extrêmement rares. Par ailleurs il y est régulièrement question du groupe : dans la scène d'adultère en ouverture, la masse de touristes sur le bateau amplifie le sentiment d'interdit et créé le fantasme, plus tard lors du dialogue entre Slimane et son patron il est essentiellement question du spectre d'un groupe plus ou moins défini (l'entreprise, le marché, la société), de même Rym ne fera que parler des autres lorsqu'elle discutera seule avec son beau-père puis avec sa mère. Le poids du groupe est tel qu'il semble anéantir toute possibilité d'intimité : seul avec sa maîtresse, Slimane reste impuissant, les pistes d'amourette entre son fils et sa belle-fille restent sans suite.

C'est donc dans la mise en scène et le montage du film que l'on perçoit son propos véritable. Si les péripéties du scénario s'attardent successivement sur un père ou une jeune fille, sur une famille ou sur la société, il n'est finalement ni vraiment question de l'individu, ni vraiment question du groupe (qu'il s'agisse d'une famille, d'une entreprise, d'une bande de copains, d'un groupe de musiciens, de la bourgeoisie de province, des commerçants, de la communauté musulmane...), mais des interactions constantes entre les deux. A cet égard deux éléments de mise en scène s'avèrent particulièrement intéressant : la parole et le costume. L'un et l'autre, déjà très présents dans L'Esquive, ont la faculté d'inclure ou exclure : c'est Mario ( Bruno Lochet) qui ne parle pas arabe, ou Rym qui d'un geste passe du survêtement au tailleurs pour rencontrer les notables et de la tenue de soirée au costume de scène pour les faire patienter.

Parce que la parole a dans le cinéma de Kéchiche ce rôle éminemment social, Slimane perçoit immédiatement un espoir de réconciliation quand les paroles de ses fils et de sa belle fille s'accordent enfin (concernant la qualité du couscous de son ex-femme). C'est cette observation, qu'il fait sans commentaire, qui est à l'origine du projet qui prendra forme lorsque — toujours muet — il fera la découverte du bateau.

Héritier direct d'un cinéma à la Renoir ou Pialat, dans lequel la condition sociale des personnages est dépassée pour atteindre dans une durée et une douleur, toutes cinématographiques, une grandeur qui l'est tout autant, La Graine et le mulet s'impose in extremis, mais par K.O. comme le meilleur film français de l'année 2007. Si l'on peu bien sûr citer A nos amours (ne serait-ce que pour comparer la révélation d' Hafsia Herzi à celle il y a 25 ans de Sandrine Bonnaire), c'est avant tout le Van Gogh de Pialat et cette réplique inoubliable : "Vincent, c'est une succession de moments de faiblesses, mais au bout, quelle force !" qu'évoque le personnage de Slimane.

Au bout des 2h31 du film, reste un constat à faire : La Graine et le mulet ce n'est pas du cinéma qui ressemble à la vie, c'est de la vie qui ressemble au cinéma.

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