Strike pour Megan

Avis sur La Grande Muraille

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Attention, le titre en version française est franchement trompeur car, si l’action se passe en Chine, la grande muraille dont il est question à un moment n’a rien à voir avec celle qu’on pourrait imaginer. Un malentendu qui peut nuire au film, alors qu’il s’agit d’un Capra pas du tout mineur à mon avis. Premier indice positif, le début rappelle rien moins que Horizons perdus qui a marqué de nombreux cinéphiles.

Nous sommes donc en Chine, à une époque non précisée de troubles politiques, d’agitation populaire et de guerre civile. Une jeune américain, Megan Davis (Barbara Stanwyck), arrive dans une Mission pour y épouser le docteur Robert Strike (Gavin Gordon) qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. A peine Megan retrouve-t-elle Robert que celui-ci annonce que la cérémonie de mariage devra être reportée. Soulagement ? En effet, une femme venait de proposer à Megan de monter à l’étage pour l’aider à « S’apprêter pour le sacrifice ». Evoquait-elle ironiquement les liens du mariage ou plus précisément le fait d’épouser Robert Strike ? La scène se conclue par un échange aigre-doux entre une femme et son mari… Bref, le futur mari de Megan annonce que des orphelins sont retenus dans un lieu où ils sont coincés par les combats. Pour leur porter secours sans tarder, il va demander un laisser-passer au général Yen (Nils Asther), homme réputé peu fréquentable.

A la suite de quelques péripéties, c’est Megan qui se retrouve en tête-à-tête avec le général Yen, celui du titre original (The bitter tea of General Yen). Un homme dont elle a croisé la route dès le début du film, dans une scène qui donne une première impression du personnage, que ce soit pour Megan comme pour le spectateur. Capra prend son temps pour faire sentir les personnalités de Megan et du général, ainsi que la complexité de leur relation. Megan fait un rêve où celui-ci semble prêt à la violer (interprétation possible, coucher avec lui est son désir le plus profond). Évidemment, Megan est dans une situation impossible, engagée auprès de Strike, retenue par le général, ce dernier la courtisant avec la manière, alors qu’il se montre intraitable par ailleurs. Ainsi, la jeune Mah-Li qui vit dans son entourage et qui se révèle en quelque sorte le maillon faible de son dispositif. Le général est prêt à la sacrifier. Mais Mah-Li émeut Megan qui s’en est fait une amie. Le général pense Mah-Li capable de trahir des secrets capitaux. Quels seront les conséquences de l’intervention de Megan en faveur de Mah-Li ?

Le général est comme fasciné par Megan, cette femme venue de nulle part (rien à voir avec son monde). Quant à elle, venue en Chine pour un autre, elle refuse tout venant du général (personnage ne pouvant que lui déplaire a priori). Mais sous ses airs de personnage sans états d’âmes qu’on voit d’abord en chef de guerre dans un train, le général se montre un homme raffiné, les décorations dans sa résidence dénotant un goût certain. D’ailleurs, dans tous ses échanges avec Megan, il parle avec une grande douceur. L’aspect hors normes du général est souligné par ses relations avec son conseiller financier, un américain qui exerce sur lui une influence notable.

Ce film est donc un mélange de drame, de batailles (guerrières et amoureuses), d’exotisme et d’engagements personnels (religieux, sentimental).

En ce qui concerne l’engagement religieux, il est peu développé. Si on peut le noter au passage, il n’y a pas de quoi le regretter. Visiblement, ce thème n’est ici qu’un prétexte pour développer ce qui intéresse vraiment Capra.

En ce qui concerne l’aspect politique du film, on peut déplorer que le spectateur reste étranger à tous les enjeux. Qui se bat contre qui exactement ? On ne le saura jamais. Surtout, quelle est la position américaine ? Que faisaient-ils en Chine à ce moment-là ? Si c'était sous-entendu à l'époque (1932), ce ne l'est plus aujourd'hui.

Là où le film fait vraiment son effet, c’est dans le traitement des sentiments. On n’est absolument pas dans la romance classique. Pourtant, l’ultime geste du général Yen pourrait être qualifié de manifestation romantique par excellence. On peut traduire « bitter tea » par « thé amer » ce qui me paraît subtil et judicieux, car l’expression joue sur deux façons de comprendre, le contexte étant particulier.

On remarquera que, bien que présenté dans une version restaurée, le film conserve un aspect brumeux typique des images d’époque (et c’est tant mieux). Cela donne une ambiance inimitable et beaucoup de charme aux visages, notamment celui de Barbara Stanwyck, très émouvant. L’actrice affiche le visage encore juvénile et enthousiaste de la jeunesse, ce qui ne l’empêche pas d’exprimer toute la complexité des situations vécues par son personnage. On remarque d’ailleurs que Barbara Stanwyck convenait bien à Capra à l’époque, puisqu’elle tient le rôle principal dans « Amour défendu » qui date de la même année. Elle incarne avec naturel les femmes capables des plus incroyables folies, que ce soit par amitié ou par amour.

Capra réussit donc ici un film généreux (c’est son caractère), avec quelques pointes dans le registre de la comédie qui fera sa réputation ultérieurement, de l’aventure (humaine, sentimentale) et des personnages mémorables qu’il place dans des situations souvent inattendues.

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