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Le Vinz dans la peau

Avis sur La Haine

Avatar SmileShaw
Critique publiée par le

Il m’a fallu 20 ans pour voir la Haine.
Inconcevable pour moi de regarder un film sur les banlieues.
J’allais forcément bouffer du « ça m’casse les couilles » et « va niquer ta mère » et, sans vouloir jouer ma bégueule, je ne mange pas de ce pain-là.
J’ai une certaine classe. Une éducation, quoi. Putain de merde.
Non et puis surtout, il était totalement exclu que je regarde un film signé Kassovitz. Le mec qui la ramène sur tout, même quand on ne lui demande rien, qui insulte le monde entier, tout en hurlant, sous l’effet de sa melonite aiguë, que ses films sont très bien et que ce sont les critiques qui ne comprennent rien …
C’est simple : Kassovitz, c’est le Ronaldo du cinéma.
J'éprouvais donc autant d’urgence à regarder la Haine que de me faire tatouer «J’aime le raisin de table» sur la fesse droite.
Ouais. Avant, j’avais ma personnalité.

Et puis tu sais ce que c’est.
Tu débarques sur ce site, tu passes vite pour un con parce que tu ne connais pas tel groupe, ou tu n’as pas vu tel film.
Alors, pour ne pas faire tâche, tu fais le mouton, tu obéis … tu essaies de te faire bien voir, quoi.
Il en a donc fallu que j’en passe par là.
La Haine. Kassovitz. Putain de soirée.
« La claque cinématographique. Le chef d’œuvre de toute une génération. L’incontournable des années 90 ». Blablabla.

Merde.
Ils avaient raison.
Un film choc, oui. Et pas seulement générationnel. A tout âge et quels que soient tes origines, ton parcours, t’es pas à l’abri de te prendre une baffe dans la tronche.
J’en ai pris une violente il y a deux ans.
Hier soir, je me disais que ce serait un peu plus cool, du genre petite pichenette douceâtre.
J’ai repris la même.
Ça tombe bien, c’est ce à quoi aspirait le réalisateur :

Le film s’adresse à des gens comme mes parents, toute une catégorie de Français qui ne savent pas ce qui peut exister

La Haine trouve sa source dans l’affaire Makome, jeune zaïrois de 17 ans, mort, sous les coups de la police, pour quelques cartouches de clopes volées. Paris et sa banlieue s’enflamment. La jeunesse manifeste.
Mathieu Kassovitz avec. Déjà engagé, révolté, mu par la rage.
Laissant en plan son projet d’adaptation en long métrage de son court, Assassin(s), il se lance dans l’écriture de ce qui va devenir le film événement.

La Haine. Une bavure, des émeutes et au lendemain, toute une journée et une nuit dans la vie de 3 potes, Vinz, Saïd et Hubert, au cœur de la cité des Muguets.
Kassovitz ne cherche pas à dresser un état des lieux des banlieues et à jouer le sonneur d’alerte. La question qui s’est posée à lui est simple : que se passe-t-il dans la vie d’un mec pour qu’il se lève le matin et meurt le soir ?
Qu’est-ce qu’il peut se passer dans cette putain de journée, dans cette cité, pour en arriver là ?

La réponse est effarante : rien. Il ne se passe rien. Et le décompte des heures pour appuyer un peu plus cette idée.
Un juif, un maghrébin et un noir trainent leurs carcasses, leur colère, leur ras-le-bol sur les bancs, sous des porches, dans des cages d’escaliers, des parkings, les commerces et les appartements de cette cité. Aujourd’hui est comme hier et aurait pu être comme demain.
Pourtant, par une écriture brillante (à base de dialogues ultra crédibles, oscillant entre humour et langage coloré et fleuri), des plans détonants, un esthétisme léché grâce au noir et blanc, le film, vide d’intérêt pendant les 3/4 de sa durée, nous embarque. Et on les regarde ne rien foutre. Et on les écoute ne rien dire. Et ils nous accrochent avec leur néant.

Kasso a donné vie à des personnages souvent attachants, parfois un peu cons, un peu têtes à claque et dont l’activité principale, quand ils se bougent, est de foutre le bronx, et a réussi à créer en nous une grande empathie : Saïd le casse-couilles, Hubert, lucide bien que loin d’être tout blanc (mouais … fastoche) et Vinz. Le plus gueulard, le plus révolté, le plus haineux. Celui qui met la main sur le flingue perdu par un flic lors de l’émeute de la veille et qui n’aspire qu’à la vengeance. Enervant et touchant. Je l’ai dans la peau, le Vinz.

Loin des clichés, des caricatures, du manichéisme, la Haine parle, non pas des banlieues et de la police, mais de la jeunesse et du système policier, et, sujet sous-jacent, la société et ses politiques qui autorisent ces rapports de force, ces heurts et ces bévues. Une jeunesse livrée à elle-même, souvent provoquée, titillée par des journalistes en mal de scoops et de sensations fortes, jeunesse incomprise mais qui ne tente pas toujours de se faire comprendre non plus.
Un générique qui claque, sur fond d'images d'archives, pour bien contextualiser l'histoire, une mise en scène percutante, des plans de toute beauté, des scènes et des répliques fortes (devenues cultes), des acteurs inspirés, un réalisateur doué … ou comment la Haine est entré dans l’histoire du cinéma français.

Ouais, avant j’avais ma personnalité. Mais aucune culture.
Je commence à peine à l’étoffer, mais Sens Critique, malgré ses bugs à la con et ses pubs incessantes aura compté pour une chose, si je ne devais en garder qu’une.
Il m’aura fait changer d’avis sur la Haine, devenu un des films qui comptent le plus pour moi, et sur Mathieu Kassovitz.
Un mec doué, enragé, qui balaie les moindres critiques (parfois absurdes) d’un revers de la main et qui défend ses films comme personne.
Celui-là même surtout qui me gonflait parce qu’il la ramenait trop et devenu aujourd’hui, à mes yeux, rafraichissant dans ce monde de bien-pensants et de faux-culs.

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