Molière par la force

Avis sur La Journée de la jupe

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Un matin comme les autres pour Sonia Bergerac : professeur de français, elle cherche à imposer le silence dans une classe surchargée et généreuse en provocations. Jusqu'à l'agression de trop...des paroles trop violentes, un revolver qui tombe d'un sac, et l'adulte dépassée devient preneuse d'otages.

Jean-Paul Lilienfeld s'attaque ici à un sujet sensible et brûlant d'actualité (l'insécurité dans les collèges) et a les tripes de le traiter de front.

L'originalité de la démarche est de proposer un renversement de situation (c'est l'enseignante poussée à bout qui devient une menace pour ses élèves, véritables électrons libres), tout en introduisant une réflexion sur de nombreux problèmes de société :
*le manque d'information, voire l'ignorance des jeunes sur la question de la sexualité ;
*la condition et l'image de la femme dans les banlieues (où le sexisme et la fausse idée du "respect" abondent) ;
*un système scolaire bancal, qui se nourrit d'insuffisances et de sa propre hypocrisie (Sonia Bergerac est marginalisée par ses collègues et par sa hiérarchie, non pour une incompétence ou un disfonctionnement professionnel, mais parce qu'elle est accusée de "provoquer" l'indiscipline en venant travailler vêtue d'une jupe);
*un racisme banalisé et intégré à la vie quotidienne.
Trop de thèmes à la fois, est-on en droit de penser...mais l'écueil de l'éparpillement est évité, grâce à un scénario très solide et à l'éloquence de nombreuses scènes (le principal du collège, hypocrite au possible, avoue considérer Mme Bergerac comme un être "fragile" depuis longtemps... mais n'avoir rien fait pour l'aider).

"La Journée de la jupe" ne se veut pas un document réaliste : le film cristallise, intensifie en 1h30 des questions délicates, pour en faire une œuvre dramatique tragique, choquante, drôle (un adolescent trop influencé par les séries TV exige une « protection policière et une nouvelle identité » pour coopérer avec le RAID !) et audacieuse : pour cette professeure explosive, la prise d'otage constitue le recours le plus ultime, le plus désespéré. En plein pétage de plombs, elle trouve tout de même la force de tenter d'apprendre quelque chose à son public : « C'est votre devoir de réussir...pour donner un sens au sacrifice [de vos parents] ». Ce qu'elle essaye paradoxalement de leur transmettre, une arme à la main, c'est de ne pas se conduire en victimes.

Cette Sonia Bergerac, c'est Isabelle Adjani. Sa composition, sur le fil, pouvait verser dans le ridicule et dans l'excès à chaque instant...mais l'actrice passe de la vulnérabilité à une volonté jusqu'au-boutiste avec une justesse et une maîtrise confondantes. Elle y est exceptionnelle.

Un film-choc, cohérent et à la hauteur de ses ambitions.

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