Une euphorie amère

Avis sur La La Land

Avatar Yhan_Solo
Critique publiée par le

L’attente autour de La La Land, nouveau long métrage du jeune prodige Damien Chazelle, est immense. Avec Whiplash, il signait déjà une claque cinématographique totale et viscérale, plaçant ainsi la barre extrêmement haut après seulement deux films. Le jeune réalisateur était donc attendu au tournant avec sa troisième réalisation. Et cette attente était d’autant plus importante que, du fait de la sortie française décalée d’un mois par rapport aux Etats Unis, nous avons eu le temps d’être influencé par les critiques dithyrambiques, les très nombreux prix remportés (notamment) aux Goldens Globes et les quatorze nominations aux Oscars du film (égalant le record de nomination de Titanic et Eve). Autant dire donc que La La Land est un véritable rouleau compresseur qui peut être intimidant à aller voir.

FULL SPOILER ALERT

Malgré des attentes incroyablement élevées, le film réussit le tour de force de nous mettre KO dès sa scène d’ouverture. Filmée en plan séquence, Damien Chazelle laisse libre cours à tout son talent pour nous en mettre plein les yeux et lancer son métrage sur un sentiment d’euphorie qui ne lâchera ni la réalisation ni le spectateur pendant une large partie du film. La note d’intention qu’est cette première scène est claire : La La Land sera un hommage aux comédies musicales (pour voir les inspirations et différents hommages, ils sont répertoriés dans cette vidéo : https://vimeo.com/200550228) mais pas seulement. Le réalisateur rend hommage en modernisant, en prenant toujours le contre-pied des clichés de la comédie musicale et de la comédie romantique. Pour éviter de tomber dans ce piège, Chazelle incorpore systématiquement un élément du réel pour se démarquer. Par exemple, si la première scène est une séquence de danse, elle a lieu sur l’autoroute dans les bouchons; quand Sebastian chante sur la jetée et commence à danser avec une femme, le mari va l’interrompre pour prendre sa place; ou encore quand Sebastian raccompagne Mia à sa voiture un téléphone sonne alors qu’ils étaient à deux doigts de s’embrasser. Cette volonté de rester traditionnel tout en modernisant le genre habite littéralement le film.

Par opposition à une mise en scène à tomber par terre, le scénario brille par sa simplicité, sans pour autant rentrer dans le cliché, le patho ou le simpliste. Mia, incarnée par la lumineuse Emma Stone, est une jeune actrice qui rêve de décrocher un rôle mais qui se contente, en attendant, de jouer la serveuse. Sebastian, interprété par un charismatique et très crédible Ryan Gosling, est un pianiste passionné de jazz qui rêve d’ouvrir son propre club de jazz. Mais seulement voilà, la vie à Los Angeles n’épargne pas ces deux rêveurs. La sincérité qui se dégage de l’écriture de ces deux personnages s’explique facilement parce qu’ils représentent chacun une facette de Damien Chazelle. En effet, Sebastian évoque sa facette de musicien (il a été batteur de jazz dans sa jeunesse) et Mia sa facette de réalisateur. Et le personnage de Mia est de loin le plus intéressant puisqu’elle court les auditions dans l’espoir de décrocher enfin un rôle, ce qui peut faire écho à Damien Chazelle qui a dû courir de studio et studio dans l’espoir de faire financer La La Land. Face aux multiples refus, Mia se lance dans l’écriture d’une pièce dans l’espoir d’être repérée, ce qu’a fait également Chazelle avec Whiplash en attendant de pouvoir réaliser son projet fétiche, La La Land. Et grâce à sa pièce, elle est repérée par une directrice de casting et décroche un rôle, tout comme Chazelle réussit à faire financer La La Land grâce au succès de Whiplash.

Le film se structure autour des saisons, bien que le temps ne varie jamais au cours de celui-ci. En fait, les saisons symbolisent ici les différentes étapes par lesquelles passent notre couple de rêveurs, une romance en quatre temps en somme, de l’euphorie des débuts à la mélancolie d’une séparation. Le métrage débute en hiver avec les premières rencontres entre Mia et Sebastian. Ensuite vient le printemps avec les premiers flirts. Puis arrive l’été avec l’épanouissement de leur relation et leur bonheur. Enfin, leur romance se termine avec l’automne et leur séparation, ce qui les conduit à délaisser la passion pour réaliser leurs rêves respectifs malgré l’amour qu’ils se portent encore. Et finalement, l’hiver revient mais cette fois cinq ans plus tard et le destin va les faire se croiser à nouveau, comme pour leur montrer que leur sacrifice en valait la peine et clore définitivement leur histoire. Le récit suit la même logique. Le film débute dans l’euphorie, porté par l’idéalisme et l’innocence des personnages avant de progressivement basculer vers le réel et les sacrifices qu’ils doivent consentir pour atteindre leurs rêves.

La musique tient une place particulière dans le film. Elle ne vient pas simplement s’ajouter au récit mais les chansons ont une réelle importance dans la narration. En effet, elles sont souvent utilisées pour confronter le rêve à la réalité. Ces séquences de rêves/danse et chant sont interrompues par un élément réel. Les chansons servent notamment à présenter un personnage, une situation ou un questionnement d’un personnage (City of Stars sur la jetée par exemple, voir en dessous). La musique est également utilisée pour marquer le début et la fin de la romance entre Mia et Sebastian. Lors de la dernière scène, ce dernier joue le même morceau qui a attiré Mia dans le club lors de leur deuxième rencontre. Venant de Damien Chazelle, l’importance qu’a la musique et le jazz dans dans la narration n’est guère étonnante puisqu’il est lui même musicien et qu’il les idolâtre.

♪ City of stars
Are you shining just for me
City of stars
There’s so much that I can’t see

Who knew
Is this the start of something wonderful
Or one more dream that I cannot make true ♪

D’un point de vue thématique, La La Land se place dans la continuité de Whiplash puisqu’il évoque également le nécessaire sacrifice pour accomplir ses rêves. Dans Whiplash, l’accomplissement du rêve d’Andrew de devenir le meilleur batteur de jazz passe par la souffrance physique et mentale alors que dans La La Land, Chazelle prend le contre-pied. Ici, il sera question de joie, de beauté et d’émerveillement même si, finalement, l’idée de sacrifice reviendra car, pour Chazelle, réaliser son rêve passe nécessairement par la confrontation au réel et à la souffrance qui, ici, est mentale et émotionnelle.

La richesse thématique du film ne s’arrête pas là. En effet, le film s’interroge énormément sur le processus créatif et la confrontation entre tradition et modernité. Le personnage de John Legend interroge d’ailleurs directement Sebastian en lui demandant : « comment veux-tu révolutionner le jazz en étant traditionaliste ? Le jazz est en train de mourir et n’intéresse plus personne. » A travers cette question, on peut y voir les questions et la méfiance que Damien Chazelle a pu recevoir quand il a cherché un studio pour produire La La Land. « Comment peut-on réaliser une comédie musicale aujourd’hui et intéresser les gens ? La comédie musicale est un genre qui appartient au passé » a-t-on dû lui répondre. Un peu plus tard, Mia répondra à cette question : ce qui attire les gens, c’est la passion, l’authenticité. Par cette interrogation, Chazelle en vient même à s’interroger sur le cinéma d’aujourd’hui, voire même l’art de manière générale, et son besoin de se renouveler en revenant à quelque chose de plus authentique. Il identifie ainsi parfaitement ce qu’attendent les spectateurs d’aujourd’hui quand ils vont voir un film, à savoir de l’originalité, de la passion, du vrai et pas un simple produit de consommation.

Sa réflexion s’étend également jusqu’à notre société d’aujourd’hui qui rejette les rêveurs, qui les pousse soit à abandonner leur rêve, soit à se trahir eux même pour entrer dans un moule. A travers La La Land, Damien Chazelle leur fait sa déclaration d’amour et s’adresse directement à eux en leur disant que la société a besoin d’eux et de leur vision du monde. Il les incite à persévérer et prendre la place qui leur revient et si la société ne leur laisse pas de place, de ne pas désespérer, de créer la leur et façonner le monde selon leurs envies. Voilà le vrai message du film et les paroles (voir en dessous) de la chanson « Audition » en sont la quintessence.

♪ Here’s to the ones who dream
Foolish as they may seem
Here’s to the hearts that ache
Here’s to the mess we make

She told me:
« A bit of madness is key
To give us new colors to see
Who knows where it will lead us?
And that’s why they need us » ♪

Damien Chazelle signe donc un film magistral, d’une grande richesse thématique et d’une maturité incroyable pour un troisième long métrage. La mise en scène est fluide, dynamique et énergique, la direction photo et les décors sont superbes, Ryan Gosling y est excellent mais Emma Stone crève littéralement l’écran et la BO est juste parfaite. Le réalisateur américain fait preuve d’une telle virtuosité qu’il se permet même de faire un film dans son film pour le terminer, c’en est presque indécent. Certaines critiques parlent du film comme d’un superbe feel good movie, alors oui, le film est réjouissant et flamboyant mais le romantique que je suis ne peut s’empêcher d’être un peu triste de voir deux personnes amoureuses sacrifier leur amour pour réaliser leur rêve.

Epilogue by Justin Hurwitz : https://www.youtube.com/watch?v=HSg3tBzAVFk

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 420 fois
12 apprécient

Yhan_Solo a ajouté ce film à 3 listes La La Land

Autres actions de Yhan_Solo La La Land