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La Ligne rouge

Avatar Gabriël Salmon
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Les films de Terrence Malick récoltent aussi bien critiques dithyrambiques que méprisantes, ils plaisent ou ils ne plaisent pas, on y croit ou l’on y croit pas. Pourtant, J’ai toujours pensé qu’en tant que spectateurs, nous pouvions trouver un terrain de sensibilité commune dans ses oeuvres. Certains se laisseront peut être bloquer voire énerver par une photographie esthétisante, une narration aux aspects plus que métaphysiques, tandis que d’autres se laisseront subjuguer par ces plans irréels, bercés par ces voix-off opérant comme de puissants échos à chaque image ; un schéma que l’on retrouve dans la plupart de ses oeuvres, en particulier les dernières. Mais la Ligne Rouge est probablement avec le Nouveau Monde son film le plus propice à susciter des intérêts communs ; soulevant pendant presque trois heures les problématiques universelles du mal, de la noirceur de l’être, de la futilité et de l’absurdité de la guerre.

Là où Malick se distingue de beaucoup de ses contemporains qui se sont essayés à la réalisation d’un film de guerre, c’est qu’en même temps de traiter avec génie un thème comme celui-ci, il nous offre la possibilité et l’espace suffisant pour l’interprétation personnelle et philosophique loin des émotions formatées et prévisibles propres aux films de guerre. Rares sont les réalisateurs qui possèdent une puissance émotionnelle et artistique comparable à celle de Malick. Il sait parfaitement mettre des mots où il faut, sait également utiliser la musique à bon escient (composée par Hans Zimmer) pour finalement se taire, laisser place à l’image, et faire naitre l’émotion. (On ressort difficilement indemne des scènes où japonais et américains s’échangent des regards désespérés, se questionnant tour à tour sur leur rôle dans cette guerre).

Au delà de ce casting 4 étoiles (Clooney, Brody, Sean Penn, Cusack, Leto, Travolta et j’en passe ), chaque personnage est attachant (même le bon vieux colonel à l’américaine ) et apporte une diversité importante dans le film : tous sont différents et n’ont pas les mêmes caractères mais ont tous en commun la peur de ne plus comprendre qui ils sont véritablement, la peur d’avoir une pierre à la place du coeur, la peur de ne pas savoir quel est leur but dans cette guerre, pour quelles raisons se retrouvent-ils dans la nature luxuriante de Guadalacanal dans le Pacifique à vagabonder de hautes herbes en hautes herbes ne sachant à aucun moment d’où surgira l’ennemi. Le personnage de Witt est très intéressant : il est peut être celui qui semble le plus calme de tous. S’étant préalablement familiarisé avec les populations mélanésiennes, il affirme d’ailleurs à un Sean Penn dur comme la pierre, qu’il existe un monde pour l’homme sans vanités apparentes (un monde similaire à l’état de nature de rousseau) dans lequel il peut s’épanouir « I’ve seen another world". C’est dans cette expérience préalable que Witt puise sa force, celle qui lui permet d’esquisser un sourire devant les atrocités de la guerre, celle de voir derrière l’apparence de l’ennemi, un être semblable avec qui il est peut être possible de communiquer plutôt que de s’entretuer.

Le tableau final est très sombre, Witt se rend finalement compte que le village paisible de populations primitives qu’il avait laissé pour aller se battre s’est lui aussi fait pervertir : l’homme partage une âme commune et cette âme est celle du mal. Malick nous invite alors à prendre du recul, à nous questionner sur notre place au sein de la nature, que sommes-nous sinon des grains de poussière face à cette puissance mystique qu’incarne la nature, qu’attend-t-elle de nous ? justement rien, elle nous demande rien, pas de justifications, pas d'explications. Elle ne fait que de nous observer (scène finale coupée par des plans de chauve souris, hiboux et autres reptiles faisant les gros yeux aux personnages), de subir nos vices (scène de l’oiseau souffrant à cause des bombardements) sans jamais se plaindre amplifiant ainsi le caractère irrationnel de tous nos actes les plus barbares. Nous ne sommes qu’étrangers face à elle. C’est dans ce silence constant que les films de Malick tirent leur puissance incontestée, sublimés par des compositions de musique classique. Si Dieu se devait d’être quelque part, c’est dans chaque composante de la nature qu’il se trouverait. Cette nature, venant ici par sa retenue, sa distance et sa beauté, nous donner une énième leçon d’existence.

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