La Bague

Avis sur La Marche de Tokyo

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« Tokyo…ville de culture et de progrès… mais aussi capitale du vice et de la débauche… »

C’est par cet exergue, constat lucide et sans appel d’un cinéaste engagé, que s’ouvre le film : images d’une ville en pleine mutation que rythment chemin de fer, tramways et rares voitures, mais où la caméra s’attarde sur ces piétons anonymes arpentant les rues, population laborieuse et en marche, pour qui l’automobile est un luxe, réservé aux riches.

De ce groupe humain toutefois, ne tardent pas à émerger deux silhouettes de jeunes femmes qui, tout en se hâtant, au sortir de l’usine, échangent de brèves paroles avant de se quitter.
Michiyo, rentre chez son oncle et sa tante qui l’ont recueillie après la mort de sa mère.

De celle-ci la jeune fille a hérité l’ovale au modelé délicat, le doux regard , la peau blanche et l’épaisse chevelure de jais.
Allongée sur son lit, les yeux brillant de larmes contenues, il lui semble encore entendre les paroles de la défunte, revoir le visage tant aimé, sentir la bague que la mourante lui a glissée au doigt.

Quand j’étais geisha, j’ai connu ton père et je l’ai aimé, mais il m’a abandonnée avant ta naissance. Ne tombe jamais amoureuse, ne fais jamais confiance aux hommes, mais apprends à les séduire.

Ce songe, sous forme d’un flashback, assez précurseur pour l’époque, nous renseigne donc sur la triste condition d’une orpheline livrée à elle-même, totalement dépendante de cette lèpre qui, à l’instar de l’argent, corrompt les êtres : la misère.
Et un malheur ne venant jamais seul, Michiyo apprend que son oncle a perdu son emploi ; anéanti par la nouvelle et en plein désarroi, l’homme cède aux instances de sa femme : situation désespérée qui va décider du sort de leur nièce.

Car être jeune et belle, mais pauvre, dans le Japon de la fin des années 1920 n’offrait en effet qu’une seule alternative : monnayer sa beauté dans une maison de geishas, et avec un peu de « chance » devenir le passe-temps favori des riches bourgeois et s’élever socialement.

Mizoguchi, qui, dans sa propre famille, a vécu ce drame : sa sœur de 14 ans «vendue» à un riche industriel, ne pouvait qu’être irrémédiablement marqué par la prostitution féminine des pauvres pour le plaisir sexuel des riches, thème présent dans la plupart de ses films.
E t l’on voit bien que la passion du réalisateur pour le destin de la femme, dans le très phallocratique Japon de cette période est déjà présente au cours de ses années de formation.

Comment ne pas mentionner, à cet égard, l’une des scènes les plus marquantes de ce muet, tant au plan technique que social et esthétique, qui prend place tout au début du récit :

En ce dimanche de repos, des jeunes gens fortunés, tenues de tennis blanches et impeccables, s’adonnent à leur sport favori, juste au-dessus des quartiers pauvres. Et une balle perdue tombe, dans la cour misérable où se tient Michiyo, pas encore Orie, la jeune geisha du « Jardin des fleurs » que par devoir familial, elle a accepté de devenir.

D’autant plus timide qu’elle se sent gauche et maladroite, la jeune fille tente en vain de lancer la balle aux deux joueurs, qui, subjugués par tant de fraîcheur et de grâce, ne peuvent détacher leurs regards de la fine silhouette qui irradie dans ce décor sordide.

« Que cette jeune fille est jolie! » s’exclame Yoshiki, fils du riche Fujimoto, les yeux brillants et complètement sous le charme.
Et derrière le grillage qui surplombe la cour, le jeune bourgeois de prendre en photo la délicieuse apparition qui s’agite en contrebas.

Deux mondes qui se croisent sans se rencontrer : celui des riches et des pauvres, l’opulence et la misère que sépare le grillage de la honte : tourisme sexuel, jardin zoologique, on pense aussi au Jouet du pauvre du Spleen de Paris, image choquante s’il en est, sans doute une façon pour Mizoguchi d’exprimer sa colère, lui qui s’est vengé de la société à travers ses films.

Pourtant, si le sentiment véritable purifie tout, cette photo marque aussi le début d’un amour sincère mais impossible.

Nouvelle geisha au « Jardin des Fleurs », Orie fait des ravages : douce et timide elle séduit mais plus encore attendrit tous les hommes, admiratifs de sa beauté naturelle et de cette candeur qui la rend irrésistible, dans un milieu où sourire et charme se font sur commande et à la demande.

Et parmi ces riches industriels et hommes d’affaires, clients assidus de la maison de geishas, l’un des plus pressants et des plus épris se trouve être M.Fujimoto, conquis par la jeunesse d’Orie et l’innocence non feinte qu’il lit dans son regard et ses gestes parfois malhabiles.

Mais le destin veille, pour le pire ou le meilleur…

La Marche de Tokyo, on l’aura compris, repose sur un genre que Mizoguchi délaissera ensuite:le mélodrame pur, fasciné qu’il a été par des cinéastes comme Murnau mais aussi par le cinéma américain de 1927 et 1928.

Alors, même si ce film, l’un des rares muets du réalisateur conservés dans une forme tronquée, est une oeuvre amputée, précieux et unique fragment de 29 minutes qui ne peut remplacer un film d’une heure trente , il n’en est pas moins vrai que l’on reste admiratif de ce « tour de force » où le maître japonais exploite une histoire d’amour qui va trop vite, certes, mais conserve sa magie en dépit des transitions absentes et des manques flagrants.

https://www.youtube.com/watch?v=qvVz3Loqf0w

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