Paths of story.

Avis sur La Mort aux trousses

Avatar Sergent Pepper
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La mort aux trousses a ceci de grandiose que c’est un film entièrement dévolu au plaisir. On pourrait en faire une critique extrêmement brève, expliquant qu’aux origines du blockbuster se situe cette œuvre matricielle, qui a absolument tout compris de ce qui fait vibrer le spectateur.

Hitchcock a expliqué un jour que le peintre, lorsqu’il peint un arbre ou une corbeille de fruit, se soucie peu de la nature de ce qu’il représente : quelle pomme, quel arbre, qu’importe : c’est le regard qui compte ; cette réponse donnée sur sa manière de filmer explique en peu de mots le génie fondateur du réalisateur qui a pris le cinéma dans son entière spécificité. D’où le MCGuffin, d’où l’attention portée à la mise en scène d’un voyeur hors pair, capable de vous faire jubiler sans que vous sachiez vraiment pourquoi : un magicien.

La particularité de La mort aux trousses est d’ajouter à cette virtuosité l’un des scénarios les plus parfaits de sa filmographie. Dès lors, le qualificatif de chef d’œuvre s’impose.

La mort aux trousses est un film sur le trajet : de son titre originel en forme d’indication topographique à la diversité des moyens de transport, de sa course folle de New-York au Mont Rushmore, du nord au nord-ouest, c’est la quête d’un homme qui a perdu le nord et qui va reconquérir l’Amérique, une âme et une âme sœur. Rien que ça.

La façade fantastique de Saul Bass qui ouvre le film indique de multiples directions, et nous plonge, à travers l’architecture dans une plongée sur la fourmilière parmi laquelle le sort va extraire un quidam dénué de tout intérêt particulier. Quand Hitchcock choisit son innocent, il est traqué jusqu’au bout : à ce plan initial répond la fabuleuse prise de vue depuis le siège des Nations Unies où l’être esseulé court seul, dans une vision cauchemardesque.

Thornhill, c’est l’homme vide : le O ajouté à ses initiales, ROT, le pourrit comme le néantise. Dans le giron de maman, ayant épuisé deux mariages, il est ironiquement condamné par le sort à prendre les traits d’un fantôme : manipulé, ballotté, sa quête le conduira, via le dépouillement le plus total (enivré, déshabillé, les lunettes brisées, mordant la poussière) à dépasser les instances qui tirent les ficelles pour faire triompher l’individu et l’amour.

Pour ce faire, il s’agit d’investir, sous le patronage du metteur en scène, toutes les instances visitées par le cinéma : l’espace, la stratégie, la foule et les cœurs.
L’espace, de la ville à la montagne, d’un trajet en train dans lequel il fait fausse route (la séduction d’Eve) à la pénétration d’un tunnel qui chante sa victoire, voit défiler tous les paysages, des cœurs névralgiques du pouvoir (l’ONU) aux antichambres de l’espionnage (les résidences de campagne).
La stratégie, c’est la convergence du regard de Thornhill avec le point de vue omniscient d’Hitchcock : d’abord perdu, dans des plans d’ensemble qui ne cessent de montrer, en arrière-plan, des menaces qu’il ne voit pas, l’apprenti héros s’initie à lire entre les lignes : la fausseté d’Eve, la tentatrice somptueuse et glaciale de duplicité, les routes trop droites pour un rendez-vous en plein champ, les statues trop rebondies pour être creuses... Thornhill est devenu un héros, lorsqu’il en sait davantage que chaque camp, et qu’il peut balancer son nom gravé sur une boite d’allumette : son identité est devenue salvatrice, parce qu’il existe enfin.
La foule, dont il est issu, et qui commence par le condamner, devenu ennemi public. L’intelligence hitchcockienne se loge dans la réversibilité : faire de ses angoisses un atout : lorsqu’il se noie dans la foule avec la casquette d’un contrôleur ou qu’il se distingue volontairement parmi le public de la vente aux enchères, Thornhill se mêle, puis s’extrait pour sauver sa peau… et s’offrir une véritable individualité.
Le cœur, enfin : romance vénéneuse, La Mort aux trousses est un voyage des jupes de maman à la rencontre avec un alter ego sous les fourches caudines de délicieuses chausse-trappes. On aura rarement vu de telles montagnes russes mélodramatiques, durant lesquelles on ne sait comment comprendre une femme qui se jette dans les bras d’un homme qu’elle avait envoyé à une mort certaine, ou dans le mouvement de ses doigts sur son cou avant d’y glisser un mot doux à l’autre bout du compartiment.

Hitchcock l’a compris : le plaisir provient du trouble : tout est suspect, tout est menace. Une main sur une épaule, une blonde, un avion épandeur. Cette fameuse scène cristallise à elle-seule la malice par l’artisan de l’angoisse : un rendez-vous digne d’un film noir pris totalement à contrepied : dans un champ, en plein jour, sans musique, introduit par une lenteur qui semble annoncer la jouissance rythmique des futurs Sergio Leone : un western clivé, un Duel avant l’heure, dont la gestion de la profondeur de champ (dans les deux sens du terme) annule toutes les prouesses technologiques qui s’échinent depuis dans une 3D stérile.

Le maitre a tout dit. Après lui, le déluge du film de divertissement : le blockbuster est né. Descendants, copistes, auteurs en quête du thrill, souvenez-vous : à son origine, il racontait la quête d’une âme.

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