Fidel Castro, humoriste

Avis sur La Mort d'un bureaucrate

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Pour honorer les neuf jours de deuil national décrétés par les autorités cubaines, il semblerait que SC ait décidé de nous refiler les badges de général soviétique (tous niveaux confondus, c'est du sérieux) de manière quotidienne. Saluons ici cette digne initiative et complétons-là par une œuvre cubaine mettant en lumière un trait de caractère relativement méconnu du camarade Fidel.

L'existence même de ce film témoigne d'une facette insoupçonnée de la personnalité du Líder Máximo : en autorisant la diffusion d'une telle comédie, il ne pouvait pas ne pas avoir un certain sens de l'humour, et potentiellement de l'autodérision. Mais circonscrivons tout de suite le cadre de cette comédie (et de cette ouverture d'esprit), pour éviter tout malentendu : il ne s'agit pas d'une satire sur la politique cubaine, comme certains ont pu l'affirmer un peu hâtivement, mais plus précisément sur les dérives bureaucratiques propres à de nombreuses institutions, cubaines ou pas, socialo-communistes ou pas. Un petit clin d'œil est d'ailleurs fait à ce sujet, avec un personnage chinois (sorti de nulle part) proclamant qu'une telle embrouille ne pourrait arriver en Chine (alors sous la présidence de Liu Shaoqi, successeur et futur opposant de Mao Zedong).

"La Mort d'un bureaucrate" se situe ainsi beaucoup plus près du segment des "Douze travaux d'Astérix" consacré à la maison qui rend fou et les dédales kafkaïens d'une administration quelconque (Pôle Emploi en France, Her Majesty's Revenue and Customs au Royaume-Uni, Social Security Administration aux États-Unis, donc, par exemple). On a tendance à l'oublier assez rapidement mais l'humour est relativement noir puisqu'il est question du décès d'un homme, des déboires de son cadavre, enterré puis déterré puis ré-enterré, et des tracas qu'il causera à sa veuve après sa mort. Tout au long du film, il est question de récupérer une fameuse carte de travail pour ouvrir certains droits, d'une exhumation impossible et d'un nouvel enterrement qui l'est tout autant, sur fond de comédie on ne peut plus bouffonne. Tomás Gutiérrez Alea dédie d'ailleurs son film à Luis Buñuel, Laurel et Hardy, Ingmar Bergman, Akira Kurosawa, Orson Welles, Elia Kazan, Buster Keaton, Jean Vigo, et Marilyn Monroe (liste non-exhaustive).

On comprend très vite la présence de Laurel et Hardy et Buster Keaton dans la liste de ses inspirations. La mort de l'ouvrier à l'origine de l'intrigue du film est d'ailleurs mise en images à travers une séquence rappelant fortement celle des "Temps modernes" de Chaplin (qui ne figure pas dans la liste), au cours de laquelle un homme se fait littéralement avaler par sa machine — à ceci près qu'ici, l'issue n'est pas joyeuse. Tout le film est parsemé de séquences burlesques à la lisière de l'expérimental comme celle-ci, à grand renfort de montages accélérés (un peu fatigants à la longue) et d'arrêts sur image avec certains indicateurs mettant en évidence telle ou telle chose. Les hommages multiples au cinéma comique muet sont bien sûr évidents mais restent relativement respectueux, à défaut d'être transcendants. On comprend aussi l'allusion à Luis Buñuel dans les simili-remerciements tant la référence est évidente à de nombreuses reprises, lors de scènes oniriques très explicites et au ton surréaliste, donc, mais aussi en décalage total avec le reste du film : elles sont plutôt flippantes. "La Mort d'un bureaucrate" met également les pieds ailleurs que dans le plat bureaucrate (sujet drôle mais un brin trop classique), et s'autorise quelques débordements étonnants, avec des bastons dans un cimetière ou encore des glaçons pour maintenir le cadavre au frais détournés pour rafraîchir une boisson. En dépit d'une certaine redondance, constructive si on est friand du style mais légèrement lassante dans le cas contraire, le regard burlesque de Tomás Gutiérrez Alea sur une partie de son pays vaut assurément le détour.

(Plus que six jours.)

[AB #160]

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