Le martyre incarné

Avis sur La Passion de Jeanne d'Arc

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Lorsque Bruno Dumont met en scène Jeanne d’Arc, il en fait l’incarnation de la grâce. Carl Theodor Dreyer, lui, recherche l’inverse : on le voit scruter le visage de Maria Falconetti pour en extraire la douleur suprême, cette même douleur tout entière contenue dans le titre : la passion. Se tient là quelque chose de surréaliste, une œuvre abstraite dont l’ambition est d’embrasser non pas l’historique mais la souffrance atemporelle. Le dépouillement des décors sert ainsi à focaliser l’attention sur les corps qui s’y meuvent ou qui y souffrent : les intérieurs sont blancs, ont l’allure d’un hangar pas vraiment achevé ; l’extérieur mobilise un pittoresque léger, comme dégagé des pesanteurs exigées par une reconstitution historique en bonne et due forme (que rejette d’ailleurs Dreyer). Aussi fascinant que pénible, le film assume une esthétique du choc où les conflits – qu’ils soient de l’ordre de la parole, du mouvement ou du silence – construisent lentement une condamnation hallucinée qui permet au sacré et au cauchemardesque de s’entremêler. Puisque l’argumentation des ecclésiastiques repose sur la distinction entre Dieu et Satan, suivant une dialectique de la foi véritable – qui s’avère donc immuable – et de l’hérésie contagieuse – elle mobile –, Dreyer renverse la polarité en filmant les religieux avec des mouvements de caméra proches de la glissade, de la chute ; au contraire, Jeanne est souvent captée de façon statique, la seule animation de son corps traduisant la constance de sa foi. Ou comment changer, par les procédés du cinéma, la pucelle en martyr. La Passion de Jeanne d’Arc, c’est un supplice cinématographique des plus somptueux et pertinents : véritable essai artistique, le film se déploie dans un inconfort grandissant, jusqu’à déchaîner un chaos de figures, de flammes et de fumée qui transforme la Terre en Purgatoire et dessine, en creux, l'image d'un ciel absent que les âmes gagnent pour la paix et l'éternité.

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