La Passion du Christ au risque de la vérité cinématographique

Avis sur La Passion du Christ

Avatar David Waléra
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Mel Gibson nous donne une magistrale leçon de réalisme intégral et sobre à la fois. La séquence de la flagellation constitue un modèle dans cette volonté de montrer tout sans s’y appesantir de façon malsaine : très peu de gros plans sur les blessures, la majorité des coups se trouvant hors champ. Nous voici plongés dans une réalité vieille de deux mille ans, que nous n’avons jamais connue d’aussi près : les supplices romains de la flagellation et de la crucifixion. Une remise à niveau nécessaire pour nous, à la différence des chrétiens des quatre premiers siècles, qui n’ont jamais représenté le Christ en croix, tant ce rappel d’un châtiment auquel ils avaient pu assister, et dont ils étaient directement menacés, leur était insupportable. Voilà pourquoi les évangélistes ne détaillent pas les tortures infligées à Jésus, leur strict résumé étant aisément complété par la mémoire et l’imagination des chrétiens de l’époque.
Dans ce film, la violence subie par le Christ n’est montrée qu’en tant que moyen d’expression, lequel s’efface quasiment pour laisser l’Amour de Dieu parler à travers lui. A la scène de la crucifixion, par-delà tout le sang versé, nous ne voyons plus que cet Amour ardent qui nous embrase l’âme.

Loin de tout voyeurisme sado-masochiste, ce film opère une véritable catharsis : il suffit d’être simplement humain, par compassion pour cet homme en train de souffrir pour nous, « en direct », ce qu’il a subi historiquement.
Or, nous nous contentons souvent d’une foi cérébrale, sous le fallacieux prétexte d’une « foi adulte », méprisant l’esprit d’enfance exigé par le Christ pour le suivre. La nécessaire intelligence de la foi ne saurait être confondue avec son intellectualisation desséchante et, finalement, déshumanisante. A tel point que le Christ, dont on a déjà oublié la nature divine, nous est devenu inaccessible dans son humanité même. Dans ces conditions, comment accepter qu’il verse pour nous ne serait-ce qu’une larme ?
Jamais le Christ ne nous a paru aussi humainement proche au cinéma. Jim Caviezel incarne le Dieu fait chair : force virile et douceur mêlées, au cœur de la faiblesse qui s’offre, dans une poignante relation filiale au divin Père. A son arrestation, l’œil droit de Jésus est tuméfié par les coups des gardiens du temple. Et c’est du seul œil gauche encore intact que rayonne son regard, demeurant limpide malgré les outrages qui défigurent sa face. Les flash-back nous montrent son visage dans toute sa splendeur : massif et fin à la fois, il donne chair à la paix et à la joie qui animent tout son être. Tout est réussi à un point jamais atteint auparavant : la bonté et la miséricorde qui émanent du visage de l’acteur ne doivent rien à de subtils éclairages, mais sont l’expression d’une lumière intérieure, ineffable.
Maïa Morgenstern joue la Vierge Marie avec une compassion d’une puissance émotionnelle contenue, d’autant plus irrésistible. Mel Gibson a vraiment été inspiré de nous faire voir les tourments de Jésus par les yeux de sa mère, ce qui adoucit bien des violences. Il est extrêmement touchant que le Fils de Dieu puise dans le regard de sa mère humaine le courage d’aller jusqu’au bout de son sacrifice.
Quant à Marie-Madeleine et aux disciples Pierre, Jean et Judas, ils sont eux aussi, en ce qui les caractérise chacun, d’une belle pâte humaine criante de vérité.
Simon de Cyrène est bouleversant dans sa conversion progressive tandis qu’il aide le Christ à porter sa croix. C’est l’occasion d’une sublime trouvaille de mise scène d’une lumineuse simplicité. Un plan très bref nous montre les deux hommes de dos : le bras gauche de Simon et le bras droit de Jésus sont enlacés par-dessus la croix, dans le même effort ; le bras du Cyrénéen est protégé des coups de fouets par celui du Galiléen. Finalement, c’est le Christ affaibli qui donne à son frère en humanité la force de l’aider.
Les adversaires du Christ, les pharisiens et les Romains, sont dépeints puissamment. Malgré l’antipathie naturelle qu’ils font naître chez le spectateur, ils apparaissent pour ce qu’ils sont : de simples êtres humains porteurs d’une haine et d’une violence, ou d’une lâcheté, bien humaines, hélas. C’est le tour de force de Mel Gibson de nous les présenter tels qu’ils se manifestent, mais à travers le regard du Christ qui jamais ne les hait. Le silence du Christ, plein de douceur face au déferlement de barbarie, semble irradier sur ses ennemis et sur les spectateurs, les enveloppant ensemble dans une même lumière de miséricorde (son regard, débordant de tendresse, posé sur Barabbas).
Quant au Diable, d’une étrangeté glaçante par son faciès androgyne et sans expression immédiate, sa voix doucement mielleuse qui distille un fiel mortel, son regard dur et ténébreux, d’une haine tranquille et proprement inhumaine puisqu’il s’agit d’un ange, voilà par sa sobriété une représentation saisissante de l’Ennemi universel, loin des plus ridicules diableries éculées.
Ce personnage inquiétant donne l’occasion de scènes d’une densité spirituelle et théologique peu commune au septième art. Ainsi, pour l’agonie au jardin des oliviers, Mel Gibson opère une synthèse biblique magistrale en y insérant Satan et le serpent de la Genèse, non mentionnés par les Evangiles à ce moment précis, pour nous montrer, selon le langage propre au cinéma, qui est Jésus : cet homme cloué au sol par une détresse mortelle, et la tentation diabolique de la vanité de son sacrifice, se relève soudain pour écraser la tête du serpent prêt à le mordre. Attendu depuis des millénaires, le nouvel Adam terrasse enfin le Mal. Ainsi, dès le début, le Christ apparaît victorieux, malgré toutes les horreurs qu’il va bientôt subir. Dès les premières minutes, la mort sur la croix est déjà pressentie comme glorieuse. Comment affirmer alors que cette vision du Christ est réduite à un dolorisme fanatique ? Non, c’est le triomphe de «l’invincible Espérance » (Bernanos). Et, malgré sa brièveté, la belle séquence finale de la résurrection confirme sans équivoque la victoire définitive du Christ sur la mort.
Même réussite dans la confrontation entre la Vierge Marie et Satan. Lors du chemin de croix, ces deux antagonistes se dévisagent quelques instants au milieu de la foule, chacun d’un côté de la rue. La Vierge est la seule à voir réellement l’Accusateur universel, et à soutenir son regard sans baisser le sien, car la mère du Christ ne laisse au Mal aucune emprise sur elle. Un tel mystère de foi, aussi profond et insondable, exprimé avec autant d’orthodoxie et illustré avec autant de simplicité et si peu d’effet : voilà du grand art !
Le sommet : la rencontre de Jésus et de sa mère sur le chemin de croix. Le flash-back sur la chute de Jésus enfant peut paraître excessif, mais demeure imparable : pour Marie, son fils adulte reste son petit, et ce puissant sentiment maternel la projette vers Jésus portant sa croix. Mais la réponse du Christ à sa mère élève soudain la scène au niveau du mystère de la Rédemption en train de s’accomplir concrètement : « Mère, voici que je fais toutes choses nouvelles. » Ainsi, l’intensité de la souffrance humaine ressentie par le spectateur, au moment même où elle atteint son paroxysme, se trouve portée à un degré encore supérieur d’émotion, transfigurée en sentiment proprement mystique. Sublime.
Certes, ce film ne saurait remplacer la confrontation directe avec le texte des Evangiles, qui seule permet de se laisser rejoindre par le Christ Lui-même. Néanmoins, par sa grande fidélité aux récits bibliques, cette œuvre en constitue un commentaire plus que convaincant aux niveaux artistique, historique, spirituel et théologique. Unique !

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