Gueunon d'une pipe.

Avis sur La Planète des singes : Suprématie

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Une forêt dense et sombre, maintenue dans le flou par la mise au point, puis arrive des soldats, de dos, qui marchent en silence. Ils repèrent une cible, puis deux, puis trois, puis un avant-poste. La bataille est inévitable, elle éclate avec fureur et violence, magnifiée par des jeux de transparence de la brume et de la fumée. Une tension palpable, une mise en scène inspirée, l'atmosphère est lourde, le ton est donné. Puis les enjeux se nouent autour de tragédies familiales, victime ou bourreau les limites sont floues et la soif de sang doit être étanchée. Démarre alors un long périple.

La première demi-heure de La planète des singes : Suprématie surprend autant qu'elle captive. Une mise en place plutôt brillante qui va devenir le tombeau de nos espoirs déçus puisque la suite du film ploie sous les exigences d'un cahier des charges ronflant. Malgré toutes ses promesses et tout ses moyens ce dernier volet de la saga simiesque n'a rien à dire et rien à montrer.

Les presque deux heures (Deux. Heures.) restantes passent leur temps à ne pas savoir sur quel pied danser. On fait un film de prison avec un bad guy sadique joué par Woody Harrelson mais lorsque l'inévitable évasion arrive, elle est grotesque à cause de la musique, des proportions, du plan mal expliqué et mal exploité. On fait une parabole sur les camps de concentration mais on casse régulièrement le rythme avec un Jar Jar Binks en doudoune parce qu'il faut absolument détendre l'atmosphère. Le personnage de "Bad Ape" est une horreur à tout point de vue, oui la performance vocale et gestuelle de Steve Zahn est intéressante techniquement mais narrativement c'est une catastrophe. Non seulement il fait des blagues mais en plus la mise en scène fait tout pour le rendre mignon. La pause Kawaii avec le petit singe trognon qui fait des bêtises car évoquer les réfugiés et leur sort c'est trop lourd pour le spectateur. Ils voudraient vendre des peluches ou des Funko Pop qu'ils ne s'y prendraient pas autrement.

Ce n'est que la partie immergée de l'iceberg, le point le plus visible car récurrent et systématiquement utilisé au mauvais moment. Le film ne sait pas ce qu'il doit faire, le personnage de la fillette par exemple ne sert à rien, les multiples parallèles entre son destin, celui de César et celui du personnage d'Harrelson ne seront pas explorés. Idem le personnage du soldat épargné, à qui on offre le privilège d'avoir un nom (qu'on oublie cependant immédiatement). Le réalisateur se contente de faire quelques gros plans sur son visage mais il ne va servir qu'à exploser dans un nuage de poussière mais sans une seule goutte de sang ni lambeau de chair, un personnage vide jusqu'au bout donc. On oscille entre scène d'humiliations et de travaux forcé et longueurs pesantes, on subit quelques blagues gênantes et on se dit que le rendu graphique du poil de singe mouillé est vraiment dingue. C'est dilué, c'est étalé. Alors que les thèmes, le décor et la tonalité de l'introduction invitent à quelque chose de radical ça ne sera jamais le cas. Il plane sans arrêt l'ombre des producteurs, des distributeurs, la peur de faire fuir le public. Il faut motiver les méchants et ré-éxpliquer 10 fois que tout de même c'est pas cool pour les singes tout ça. On se dit que Woody c'est le casting parfait pour un suprémaciste humain. On se dit aussi que Woody fait le minimum, on se dit qu'on a le Woody d'Hunger Game et pas celui de Zombieland. Le film n'est jamais viscéral, souvent hésitant, assurément timide.

On se dit que Matt Reeves a beaucoup aimé Apocalypse Now vu le nombre de plans qui y font référence, on se dit aussi qu'écrire en toutes lettres sur un mur "APE-POCALYPSE NOW" ce n'est vraiment pas très subtil ni très intéressant. On se dit qu'au bout d'un moment Matt nous prend un peu pour des jambons.

Les minutes sont longues et puis, d'un coup, on envoie des dizaines de chars d'assaut faire exploser le décor. Il faut les vendre ces foutus poils de singes mouillés photoréalistes ! Il faut absolument des gatlings qui crachent leurs balles et aussi des explosions énormes. La stupidité de tout ceci ne serait pas un problème si elle faisait, à quelque niveau que ce soit, partie du propos. Mais non, avec ses ralentis plein d'emphase, avec son héroïsme galvanisant, avec ses grands discours La Planète des singes : Suprématie croit jusqu'au bout être un film malin et évocateur. Ce qu'il n'est pas, ce qu'il n'est plus. A ce stade du récit le film n'est plus qu'un énième spectacle désincarné.

Oui mais voilà, maintenant qu'on a envoyé la purée parce qu'il fallait tourner plein de money shots pour la bande-annonce, il faut conclure tout ce bordel. Il faut bien dire la situation finale n'a aucune chance de trouver une issue un peu satisfaisante. Alors on prend la seule décision qui s'impose : on fait n'importe quoi et on dégaine un Deus Ex Machina. Une avalanche sortie de nul part vient engloutir TOUS LES ÊTRES HUMAINS tout en épargnant les singes parce que, hey, ils montent aux arbres !

Magique, en une poignée de secondes tous les problèmes du film sont résolus sans même que les protagonistes n'aient eu le moindre impact sur cette résolution. La survie de leur espèce ne tient donc qu'à la hauteur de la coulée de neige, quelques mètres cubes de plus et il n'y avait plus rien, plus personne. Moïse à fendu la Mer Rouge avant de la refermer sur les Romains ? Nul. César fait ensevelir ses ennemis sous la neige et le mieux c'est que, contrairement à Moïse, ce n'est même pas lui qui le fait... ça arrive... comme ça, paf. César n'est dans les parages que grâce à un réseau de coïncidences. Il s'en sort par chance, il s'en sort grâce à un scénariste qui ne voulait plus s'emmerder à défaire l'impasse narrative où se trouvait le film.

Une intervention divine ? Oui, littéralement, puisque l'épilogue ne se prive pas de nous montrer César comme le Jésus des singes arrivant à la Terre Promise. Lumière pastelle, plans larges et amples, petit discours larmoyant, tout est là. Le grotesque et le ridicule de toute cette entreprise pousse même le compositeur à singer (vous l'avez ?) la musique de 2001, L'odyssée de l'espace. Le responsable du cahier des charge est content, le Cinéma a certes été étouffé mais au final on a un beau produit qui présente bien avec son joli poil luisant.

Cette nouvelle trilogie raconte plus ou moins la même histoire que les suites des années 70 de Planète des singes. Matt Reeves et Rupert Wyatt l'ont raconté bien mieux, c'est indéniable, mais malgré de belles ambitions et des moyens techniques vraiment bluffants ces films n'arrivent jamais à s'élever suffisamment. Il y a quelques belles scènes, des moments réussis mais ils sont toujours rattrapés par des choix de scénario risibles, de moments imposés qui tournent au ridicule, par la lourdeur générale d'une trilogie prisonnière de sa condition de Blockbuster rutilant. Suprématie n'y échappe pas.
L'écrin est beau mais il est tellement creux que l'écho renvoyé par les premières minutes en devient assourdissant.

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