Let's go home, Debbie !

Avis sur La Prisonnière du désert

Avatar Jduvi
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Parmi les multiples belles choses dont nous gratifie ce célèbrissime western, je retiendrai deux moments :
- Le plan d'ouverture, l'intérieur sombre de ce ranch ouvrant sur Monument Valley, auquel répond le dernier plan du film ; d'abord, parce que je suis souvent sensible à la dimension circulaire d'un film, le côté "la boucle est bouclée" ; ensuite pour la force symbolique que contient cette idée : le "chez nous" contre les "chez eux", et donc le rapport à l'altérité, l'un des grands thèmes du film.
- Le plus célèbre encore gros plan sur le visage de Wayne lorsqu'il regarde ces femmes devenus folles, approché par un zoom : un regard absolument terrible, de ceux qui vous marque ; c'est l'intériorité de John Wayne, et l'utilisation soudaine du zoom, dont John Ford a eu l'intelligence de faire un usage modéré, qui donnent toute sa force à cette scène.

John Wayne donne ici la sensation d'être allé chercher au plus profond de lui-même ce personnage ambivalent : souvent altier, du fait de son charisme indéniable alimenté par tant de rôles de gros durs ; mais, et c'est nouveau, parfois aussi ridicule, comme lorsqu'on le voit tirer frénétiquement sur les Indiens qui s'enfuient dans la rivière ou sur des bisons ; parfois aussi poignant, lorsqu'il découvre la maison de son frère incendiée, ou lorsqu'il évoque ce qu'il est advenu de Lucy. A plusieurs reprises, j'ai eu peine à le reconnaître, tant son jeu, pourtant sobre, le métamorphosait.

A la sobriété du jeu de Wayne, répond celle de la mise en scène de Ford. Pudeur, chez l'un comme chez l'autre, est ici le maître-mot. Les ellipses se multiplient : la première est bien sûr l'assaut des Indiens sur la maison d'Aaron, évoqué à travers la terreur sur le visage de Lucy (digne d'Hitchcock) ; puis l'enlèvement de la petite Debbie (influence de M le maudit cette ombre portée du prédateur ?) ; puis la découverte par Ethan de Lucy tuée après avoir été violée ; puis le suicide du fils Jorgensen ; puis le massacre d'un camp indien par la cavalerie. Ford ne montre pas l'horreur mais ses prémisses ou ses conséquences. Il laisse ainsi l'imagination du spectateur compléter la scène, procédé d'essence littéraire, qui fait ici merveille au cinéma.

L'autre héros du film, c'est bien sûr Monument Valley, que Ford filme comme personne. Comme l'a expliqué Michael Cimino, Ford est tellement en sympathie avec cet endroit qu'il le filme comme un personnage en symbiose avec les antagonistes de l'histoire. On sait que Ford a creusé des routes, fait installer l'électricité, pour pouvoir filmer là, où il n'y avait rien, ce qui ajoute certainement au mythe.

Notons les nombreuses références bibliques : le frère sacrifié s'appelle Aaron, le fou s'appelle Moïse et ce n'est sans doute pas un hasard si c'est lui qui dénoue l'intrigue. C'est le seul qui a la foi : notons sa réplique alors qu'il s'apprête à subir l'attaque des Indiens : "Seigneur, merci pour ce que nous allons recevoir" (en substance). Ford présente la foi comme une folie, mais comme la seule chose capable de sauver le monde - l'une des nombreuses idées suggérées en passant, et qu'il est passionnant de creuser. Dans ce registre, osons encore une conjecture : pour Ford, la conquête de l'Ouest s'apparente à la marche des Hébreux vers le pays de Canaan. Cette marche n'ira pas sans violence, comme le relate aussi la Bible. Et en effet, les premiers colons se dirigeant vers l'Ouest avait cette idée de terre promise (tout comme les Boers, plus tard, en Afrique du Sud) qui justifie toutes les horreurs, bien sûr, commises au nom de Dieu...

Religieuse aussi, la notion de pureté : Debbie doit être tuée car elle a mêlé son sang à celle d'un Indien. Impure, elle est rejetée. Voilà qui me fait penser à la situation des femmes syriennes qui se sont fait violer : c'est vraiment la double peine puisqu'elle sont mises au ban de la société.

Autre aspect subtile : l'homme qui fait montre de la plus grande hargne envers les Indiens, Ethan, est aussi celui qui les connaît le mieux - or, on a coutume de dire que le racisme est basé avant tout sur l'ignorance. C'est que le Balafré correspond à la part d'ombre de lui-même, qu'Ethan ne veut pas affronter. N'est-ce pas pour cela qu'il crève les yeux de l'Indien mort (autre hors champ encore) ? Et le scalp de cette part d'ombre ne permet-il pas la renaissance finale, qui est davantage celle d'Ethan que celle de Debbie ?

Je dois confesser tout de même un certain agacement devant un certain nombre de "valeurs" portées par le film : par exemple, l'homme est l'aventurier, le dur, qui doit accomplir son destin, alors que la femme l'espère à la maison... Son rôle est de le restaurer lorsqu'il rentre, puis de laver et raccommoder ses vêtements. L'histoire entre Martin et Laurie est à cet égard exemplaire, Laurie cherchant toujours à le retenir, sans succès, et se morfondant ensuite dans l'attente de celui qu'elle aime. Mais peut-être ne faut-il pas s'en offusquer, pas plus que de l'image donnée des Indiens : Ford retranscrit simplement la mentalité de l'époque du film. Si j'ai toujours trouvé absurde de critiquer Tintin au Congo pour son racisme, je ne vois pas pourquoi me braquer sur cette vision certes très datée, mais sans doute assez fidèle à l'histoire.

J'ai trouvé également le personnage de Martin assez ridicule : lorsqu'il se tourne furieux dans ses couvertures lorsque Ethan le titille par exemple. Peut-être est-ce l'acteur qui est un peu faible ? De même, Natalie Wood n'est vraiment pas marquante dans ce rôle.

Reste que le plan où Ethan la soulève (encore une image biblique), malgré sa grandiloquence, prend pas mal aux tripes. Et ce laconique "let's go home, Debbie", pour signifier la rédemption inattendue d'Ethan, vous a quand même une certaine classe. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas l'ultime réplique du film ? Bon, il faut que je le revoie !

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