La quintessence de l'art chaplinien

Avis sur La Ruée vers l'or

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Charlie Chaplin, sur ses vieux jours, se plaisait à répéter que si l'on devait se souvenir de lui pour un seul film, il aurait aimé que ça soit pour la Ruée vers l'or.
Est-ce parce qu'il est inspiré de faits réels dramatiques, je n'en suis pas certaine.
J'opte pour l'idée que c'est un de ses films les plus personnels, dans lequel il met en avant deux conditions qu'il a bien connues dans sa jeunesse et qu'il a toujours eu la hantise, tout au long de son existence, de vivre à nouveau : la faim et la solitude.
Mais il avait surtout peut-être compris que c'était là son film parfait, une pleine osmose entre rire, larmes et poésie, distillés sur 1h30 et parfois même, comble de son génie, sur une même scène : la fameuse, la mythique, j'ai nommé la dégustation de la chaussure.

Quand Chaplin va entrer à la Keystone pour tourner des films de poursuite, il courra plus vite et plus que ses collègues du Music-Hall car s'il n'est pas le seul à avoir décrit la faim, il est le seul à l'avoir connue."
F. Truffaut.

Chaplin raconte avec tout le talent qu'on lui connait cette tragédie vécue en 1896 par quelques prospecteurs coincés en pleine tempête. Affamés, ils avaient mangé le cuir de leurs chaussures avant de s'attaquer aux cadavres de leurs compagnons d'infortune.
Vu que nous ne sommes pas dans Cannibal Holocaust, Chaplin s'arrête à l'ingestion du godillot.
Cette scène magistrale présente donc les trois niveaux de lecture, de compréhension et d'appréciation qui font l'essence même ce chef-d’œuvre : le rire par le simple fait de manger une chaussure, l'émotion quand au détour d'une image nous revient le souvenir que cette histoire est véridique et la poésie dans une succession de gestes qui rappellent les codes de la gastronomie.

Cette seule scène justifierait qu'on voit ce film, au moins une fois, mais d'autres moments sont entrés dans la légende du cinéma : la cabane au bord du précipice (à ce propos, cher Arthur, cesse de nous gonfler avec ton décor penché. Tu n'as rien inventé !) et l'incontournable danse des petits pains, une pure merveille.

Si l'émotion a toujours été présente chez Chaplin (la scène déchirante de séparation entre Charlot et le Kid, la fin bouleversante de City Lights, etc.), elle trouve son apogée ici dans le traitement de la solitude du vagabond, qui paradoxalement, ne l'aura jamais autant été que lorsqu'il arrive en ville.
Le travail de Chaplin est subtil, fin, délicat et s'il existe un plan, une image pour comprendre le rejet que subit son personnage et l'intelligence avec laquelle il nous la fait ressentir, c'est celle-ci (une photo ne vaut-elle pas mille mots ?)

Comment ne pas avoir le cœur brisé devant cet homme bon, juste, généreux, courageux, rejeté par la communauté sur le simple fait qu'il est pauvre ?
Thème récurrent évidemment, la pauvreté le rend même invisible, par deux fois, aux yeux de LA fille. Et quand on a une once de sensibilité, on a forcément les yeux mouillés devant cette image déchirante de Charlot, la tête figée, qui lance des oeillades en coin à LA fille qui se lamente à une amie qu'elle s'ennuie, qu'elle aimerait trouver un homme bien ... et qui ne le voit pas.
Alors je ne sais pas pour vous, mais chez moi, les vannes cèdent.

Je crois que c'est ce point, la solitude vue comme un poids, qui marque la différence entre la Ruée vers l'or et les autres films mettant en scène le Vagabond : d'ordinaire, il vit bien cette solitude. Parfois même il la recherche.
Celui de Gold Rush a certainement oublié Schopenhauer :

l'homme qui a suffisamment de richesse intérieure préfère rester hors de la société, pour n'avoir rien à donner et rien à supporter."

Et si le concept de richesse intérieure est réel, il ne fait aucun doute que Charlot est millionnaire ...

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