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La Vie d'Adèle : Chapitres 1 et 2 par Anna_M

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Sans savoir vraiment ce que j'ai pensé du film (un peu trop long, un peu trop naturaliste, mais en même temps poignant, extrêmement bien interprété...), il y a quand même un aspect qui a plus attiré mon attention que les autres, c'est la manière dont Kechiche retransmet la violence du monde social. Les scènes qui m'ont paru les plus passionnantes dans ce film, ce sont celles des deux repas familiaux. D'abord, on pourrait m'opposer que Kechiche entretient pas mal de clichés : la famille intellectuelle et ouverte par opposition à la famille pragmatique et fermée d'esprit, l'artiste égocentrique et égoïste, etc. Certes, le film va dans le sens de ces clichés, mais il aborde le sujet de la violence sociale d'une manière qui me paraît très pertinente. Tout au long du film, j'ai pensé à Bourdieu et à sa théorie des capitaux. Je ne serais pas surprise que Kechiche y soit sensible... La famille d'Emma dispose d'un capital culturel « de gauche », « d'intellectuels » : on y mange des fruits de mer (plat symboliquement jugé comme « noble », distingué), on y parle d'art et de peinture. Ça se voit aussi dans leur manière d'appréhender le monde, dans leur façon d'être au monde : chez Emma, on lance des conversations, on questionne les invités sur leurs choix de vie tout en gardant le contrôle sur la discussion, on est décomplexé, on regarde les invités dans les yeux... Bref, chez Emma, la famille « mène la danse », agit d'une manière assurée. Leur vision de la vie va plutôt dans le sens de « se faire plaisir dans son métier, s'épanouir, privilégier les études longues même si on ne sait pas trop vers quoi cela nous mènera, s'instruire... ». Et on prône le libéralisme culturel : l'homosexualité est parfaitement acceptée. Chez eux, la caméra fait des plans un peu distanciés, on voit le décor de la maison, il y a de la couleur... Bref, a priori tout semble être maîtrisé. Chez Adèle, c'est différent. Sa famille appartient plutôt aux classes moyennes, elle renvoie à un capital culturel plus axé sur le pragmatisme, à un autre univers symbolique. On y mange un plat en sauce (un plat qui tient au corps, qui est plus nourrissant que raffiné), on y rit moins, on y est moins décomplexé. Dans cette famille, les discussions se font sur le monde de la relance : les parents ne participent que pour confirmer les dires d'Emma (« ah oui, c'est très intéressant » « oui, c'est sûr »), la discussion reste beaucoup plus formelle. Ils ne maîtrisent pas les codes de l'invitation de la même manière que l'autre famille. On y devine une autre manière d'être au monde. Leur conception de la vie varie également : ici, c'est la sécurité qui est vue comme le modèle de réussite, « c'est bien de se faire plaisir mais il faut trouver un emploi stable ». Quant à la vision du couple, elle est beaucoup plus traditionnelle et stéréotypée, une femme est forcément avec une homme. Cette distance sociale se sent dans la manière dont la scène est filmée : il y a des gros plans sur les bouches pleines de sauce, les gros plans ont été favorisés par rapport aux plans d'ensemble, comme si la caméra venait accentuer ce malaise. Les couleurs sont plus grises. La bonne ambiance a laissé place à la gêne. Dans chacun des deux repas, il y a des quiproquos, des questions qui mettent l'invitée dans une situation de gêne, plus ou moins perceptible (Emma est plus ouvertement gênée quand on lui demande où est son copain qu'Adèle quand on s'étonne qu'elle veuille devenir institutrice, la gêne est plus subtile là où l'ambiance est joviale en apparence). Je ne prends parti pour aucune des deux familles, je n'en ai préféré aucune, les deux m'ont même plutôt énervée. Mais ce que je constate, c'est que ces scènes m'ont tordu le cœur, et c'est d'ailleurs étonnamment celles qui ont le plus fait rire les spectateurs. Et on retrouve ce thème de la fracture sociale et culturelle à plusieurs moments dans le film. Quand Adèle écoute Emma se plaindre de son galeriste alors que cette dernière n'accorde aucun intérêt aux soucis « du quotidien » qu'Adèle peut rencontrer dans son boulot, quand Emma et ses amis parlent peinture en faisant fuser les références et qu'Adèle, exclue momentanément de la discussion, regarde ailleurs pour se donner une contenance et faire passer le temps, quand Adèle fait des phrases du type « j'y connais rien (en vin/en art/en philosophie) mais ça a l'air bien », quand Emma, qui ne conçoit pas qu'un boulot « conventionnel » puisse être épanouissant, demande à Adèle de « faire quelque chose qui lui plaît vraiment »... Tous ces moments, ils sont porteurs de la même violence, ils témoignent tous du mur qui existe entre Adèle et Emma. Un mur invisible mais destructeur, sûrement responsable de leur rupture, peu importe combien leur relation intime pouvait, elle, être fusionnelle.

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