Main dans la main

Avis sur La Villa

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Ils ont été amis, amants, maris et femmes, les voilà pour la première fois frères et soeur. Ascaride, Meylan, Darroussin sont Angèle, Armand et Joseph, réunis pour un acte notarial précipité par la fragile santé de Maurice, leur père, victime d'un AVC. Le petit théâtre de Guédiguian est en place, la calanque de Méjean pour scène. Côté jardin la mer et l'horizon, côté cour un viaduc et une ligne SNCF. Armand n'a jamais quitté la calanque, reprenant le restaurant à la suite de son père. Joseph y revient accompagné de sa "trop jeune" fiancée et d'un cortège de frustrations. Pour Angèle, comédienne, c'est un retour contraint, elle n'est plus revenue depuis que le lieu est entâché d'un drame personnel. Le film dans un premier temps s'attache à raconter l'histoire de cette fratrie, de cet endroit. Guédiguian dont le cinéma est souvent désenchanté voire noir (à cet égard le succès de Marius et Jeannette a malencontreusement brouillé les pistes) développe une sensible dialectique entre la perte et les retrouvailles. Aux trois personnages principaux s'ajoutent six autres et la multiplicité des liens qui les rattachent disent autant l'aliénation que le soutien. L'histoire de Martin et Suzanne, les voisins, constitute un premier temps très fort, les mots d'adieu qu'ils ont pour Maurice sont formidables "on part en éclaireurs, on sait jamais, s'il y a des indiens" et l'image de leur départ, main dans la main, saisissante. L'action se déroule sur quelques jours, une parenthèse dans la vie des protagonistes. Le film se déplie en une chronique où les souvenirs remontent et les sentiments se troublent. Joseph dont l'humour défie les larmes se voit rattraper par la nostalgie ("ça m'est monté", magnifique expression qui révèle la fragilité et la pudeur), Angèle reçoit la déclaration de Benjamin avec froideur puis envisage davantage de générosité, Bérangère et Yvan ont peut-être plus que le goût de la moto à partager, notamment celui de l'avenir. Alors que le film s'emploie à conjuguer les trajectoires de ses personnages, le récit est soudainement griffé par une séquence absolument imprévisible et d'une émotion folle, une séquence de Ki lo sa ? film du même Guédiguian de 1985. On retouve Ascaride, Meylan et Darroussin dans l'insouciance de leur jeunesse sur I want you de Bob Dylan. Ils sont accompagnés par une quatrième personnage que le retour au présent introduit comme fantôme de la vie d'Angèle. Le procédé agit à la fois comme magistral tour scénaristique, clin d'oeil à sa propre filmographie et banderille musicale. La dernière partie du film est nourrie par la découverte dans la colline de trois enfants migrants, survivants d'un bateau échoué. On connait Robert Guédiguian pour ses prises de position citoyennes, pourtant ici c'est le cinéaste qui s'impose et le traitement est moins politique que sensible. Les trois enfants, une soeur et deux frères (tiens, tiens) trouvés transis et affamés sont l'objet de toutes les attentions, séquence dominée par deux scènes merveilleuses, l'habillement des garçons et l'astuce trouvée par Joseph pour qu'ils acceptent de désolidariser leurs mains qu'ils tiennent aussi serrées qu'un noeud humide comme si toute séparation devait être définitive puis la scène finale, de toute beauté, ou les échos des prénoms sous le viaduc font résonner les enfances entre générations et patager les secrets les plus douloureux.
Guédiguian signe un film terriblement attachant, fort d'un scenario d'une grande finesse qui parvient, tel un filet de pêche, à retenir l'émotion tout en libérant le vague à l'âme.

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