La Louve

Avis sur La passion d'Anna Magnani

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On n’aime pas Anna Magnani, on en subit la fascination : violente, excessive, elle est la tornade brune qui déferle et nous cloue au siège, les yeux rivés sur l’écran : on n’échappe pas à ses prunelles de louve, rendues plus magnétiques encore par les profonds cernes noirs qui lui mangent le visage.

Le miroir qui ouvre le plan nous livre l’éclat fiévreux du regard, le dessin ardent d’une bouche un peu tombante : l’expression est intense, la voix rauque, légèrement cassée ; on est en 1963, La Magnani répond sans fard à la journaliste qui l’interviewe :

- On dit que vous êtes une femme forte, déterminée et autoritaire, un ouragan en quelque sorte, on vous craint peut être un peu…
- Vous savez, Madame, quelquefois on mord par peur d’être attaquée
- C’est une défense, alors ?
- Oui, un peu, je déteste les choses injustes.
- Mais n’est-ce pas un luxe que de pouvoir tout dire ?
- C’est un luxe qu’on paye, mais c’est très beau d’être libre dedans!

« Déployer ses ailes » le rêve d’une petite fille née à Rome en 1908, de père inconnu, et qui restera toute sa vie une enfant rebelle, avide d’amour et de liberté.

Abandonnée par sa génitrice et prise en charge par une grand-mère sans ressources, la gamine de 15 ans, qui n’a pas froid aux yeux, s’embarque pour l’Egypte afin de retrouver cette mère à peine connue…Elle y découvre une épouse respectable, un mari, une autre fille : la page est définitivement tournée.

Une immense déception, première désillusion qui, contre toute attente, galvanise Anna lors de son retour : c’est décidé, elle sera actrice.

Paolo Stoppa, professeur d’Art dramatique, évoque avec un sourire ému , le jour où « une fille, genre effrontée, les jambes arquées et maigre comme un clou » a passé la porte de l’Académie Sainte Cécile. Brusque et sans manières, le verbe haut, sa gouaille abrupte cachant mal une véritable soif d’apprendre, telle se présente la jeune pasionaria, dont l’impatience n’a d’égal que son désir impérieux de devenir comédienne.

A priori, donc, rien chez la débutante, qui cadre avec les critères de beauté en vogue, ces visages d’anges cultivant la suavité, dans leur voix et le moindre de leurs gestes, créatures féminines jusqu’au bout des ongles, démarche ondulante et regards en coin, œillades faussement timides et sourires de commande.

Dans la compagnie de théâtre qu’elle a intégrée, faisant fi, avec un détachement de panthère, de l’exaspération du metteur en scène, Anna joue déjà Magnani, comme elle le fera jusqu’à son dernier souffle : un être de chair et de sang qui crie, s’exprime et s’exhibe, vivante et vraie, n’ayant peur de personne, sinon d’elle-même.

C’est le temps des vaches maigres et celui du courage, des tout petits rôles de figuration où, campant une serveuse, elle se contente de dire «Madame est servie», elle se prive, ne mange pas toujours à sa faim, mais qu’importe, « le vilain petit canard » a pris son envol, lui faisant prendre conscience que JOUER lui est aussi
nécessaire que l’air qu’elle respire : sur le plateau elle se sent libre !

De comédies en revues où son tempérament explosif et sa verve plébéienne et engagée font merveille, le cinéma qui l’avait un peu ignorée, en raison de son allure atypique, commence à s’intéresser à elle : En 1941, elle incarne avec superbe une meneuse de revue vénale, emplumée de blanc, dans la troisième réalisation de De Sica : Mademoiselle Vendredi

Visconti lui, pour son premier film, ayant décelé le tempérament dramatique d’Anna , lui offre quelque 2 ans plus tard d’interpréter l’incandescente Giovanna dans Ossessione, mais sa grossesse trop avancée, contraint l’actrice à renoncer au rôle, la mort dans l’âme.

Le temps des comédies touche à sa fin, on est entré dans l’ère du néoréalisme, en complète opposition avec la période insouciante et légère des «Téléphones blancs» et des romances à l’eau de rose de l’époque fasciste .

En quelques années, le cinéma italien va dresser un bilan amer du pays au sortir de la guerre. Le néoréalisme entreprend de tout montrer.
Roberto Rossellini, qui est avec De Sica et Visconti l’une des figures de proue de ce mouvement en quête d’authenticité humaine et sociale, va faire de la brûlante actrice, sa muse et son égérie artistique.

Et c’est en 1945 avec Le bouleversant Rome ville ouverte, qu’Anna devient à jamais La Magnani : elle ne joue pas, elle EST Pina, héroïne pour laquelle elle se passionne: il faut la voir, dévastée, courant à perdre haleine derrière le camion qui emporte son amant, l’oeil hagard, sa chevelure corvine tombant en bataille sur un visage ravagé par la colère et le chagrin, il faut suivre la fuite éperdue de cette petite silhouette noire serrée dans un manteau étriqué, à l’ourlet de travers, pour mesurer toute la douleur d’une femme à qui on arrache le cœur !

Une interprétation inoubliable qui a fait de l’actrice de feu, magnifique et ordinaire, comique et tragique, l’emblème du néoréalisme, imposant un nouveau visage au cinéma , celui d’une femme libre, une diva singulière comme on n’en avait jamais connue, toute de gravité et d’aplomb.

Au travers des nombreux témoignages de son fils Luca, fruit d’un amour de passage avec le jeune et bel acteur Massimo Serato, le portrait de l’actrice s’affine :

« ma mère était forte, elle a voulu m’élever seule, en femme responsable. Partie de rien, elle n’a jamais compté que sur elle-même, et c’est d’elle dont les hommes ont eu besoin.»

Liaisons éphémères ou amours plus longues, mari, amants, amis, complices, réalisateurs qui l’ont dirigée, tous les hommes de sa vie sans exception se sont laissé envoûter par La Magnani, subjuguer par « une femme hors normes, à la beauté atypique, au caractère volcanique, au talent incandescent. »

Une actrice que Visconti admirait pour ses idées, ses trouvailles -comment oublier la mère grandiose qu’elle fut dans Bellissima!- et si elle restait pour Fellini «l’éternelle gamine sauvage» qui l’impressionnait, Jean Renoir, lui, admiratif, ne pouvait que constater son extraordinaire pouvoir de métamorphose dès qu’elle se mettait à jouer : « fatiguée et cernée à la première prise, à la 4ème ou 5ème elle avait l’air d’une jeune fille. »

L’Italie s’est reconnue en elle, la surnommant affectueusement La Nannarella et c’est bien en star qu’elle est accueillie aux Etats Unis en 1955 où Tennessee Williams tombe en amour pour son talent, lui écrivant La Rose Tatouée : flamboyante, rugissante, larmoyante de douleur dans la version cinéma de Daniel Mann , La Magnani partage le film avec Burt Lancaster qui, le croirait-on, aura bien du mal à « exister » face à cette force de la nature qui emporte tout sur son passage.
Une prestation « féroce » qui lui vaudra l’Oscar 1956 de la meilleure actrice, première lauréate italienne de surcroît.

Et qui, sinon son double psychologique pour le lui annoncer ? Marlon Brando, ce génie torturé, qui lui renvoie le reflet de sa violence et de ses contradictions dans le couple infernal qu’ils forment sur le tournage du film de Lumet : L’homme à la peau de serpent.
Impressionner Hollywood par la puissance de son jeu, défi quasi impossible : La Magnani l’a fait!

Un documentaire passionnant qui nous fait plonger au cœur même de la vie et de la carrière d’une actrice d’exception, extraordinairement douée, puisant dans son vécu, entre coups d’éclat et traversées du désert, le bouillonnant talent créatif dont elle nourrissait ses interprétations.

Anna Magnani rongée de l’intérieur, comme brûlée par la passion qui l’habitait, a fermé pour toujours ses yeux de louve le 26 septembre 1973, Nannarella de tout un peuple qui la pleurait.

« Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani. »
Hommage exceptionnel que Gagarine lui avait rendu le 12 avril 1961, quelque 12 ans auparavant…

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