El talento que habito

Avis sur La piel que habito

Avatar Sébastien Decocq
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Après En chair et en os, c’est la seconde fois que le cinéaste espagnol Pedro Almodóvar s’inspire d’une œuvre littéraire pour l’un de ses films. Ici, il s’attaque à un roman français, Mygale, de Thierry Jonquet, afin d’en livrer une adaptation. Et délaissant pour ce film ses actrices (Penélope Cruz, Victoria Abril, Lola Dueñas, Carmen Maura, Rossy de Palma…) au profit de son acteur fétiche qu’est Antonio Banderas. Pour un drame nimbé de thriller, ce qui est plutôt une nouveauté chez le réalisateur. Une réussite ?

Robert Ledgard (Antonio Banderas) est un chirurgien esthétique qui tente de mettre au point une peau synthétique révolutionnaire. Et pour cela, il la teste sur Vera (Elena Anaya), une femme qu’il séquestre depuis quelques temps dans son manoir, et avec qui une relation commence à prendre forme. Mais qui est exactement cette femme ? Quoiqu’il en soit, leur existence va s’en retrouver bouleverser dès l’irruption d’un criminel en fuite, Zeca (Roberto Álamo), qui décide reprendre contact avec sa mère Marilia (Marisa Paredes), qui n’est autre que la fidèle servante du chirurgien.

Si nous devions décrire La piel que habito, nous dirions que nous avons affaire à un film divisé en deux parties. La première, assez farfelue et saugrenue, nous plante le décor et nous présente les personnages. Loufoque, oui, c’est bien le terme qui correspond pour qualifier la première moitié du film, qui met en scène des personnages hauts en couleurs comme Almodóvar sait si bien les imposer. Notamment en ce qui concerne Zeca, criminel cherchant un abri et qui se pointe à la porte du manoir déguiser en fauve et qui est prêt à ligoter sa propre mère pour violer une innocente. Le problème de cette partie, c’est qu’on ne sait pas où elle veut nous mener. En effet, le réalisateur nous balance l’étrange relation existante entre le chirurgien et son cobaye. En ajoutant ici et là quelques trames secondaires qui n’apportent pas grand-chose. Si ce n’est plus de détails qui ne font que nous embrouiller.

Mais La piel que habito décolle véritablement dans sa seconde partie. Où, après avoir enfin couché ensemble, nos deux personnages principaux se mettent à rêver. À se souvenir d’un passé qui va tout nous révéler et donner à la première partie tout son sens. Et autant vous prévenir tout de suite : j’ai rarement vu une histoire aussi glauque ! ATTENTION, SPOILERS !!!!!! Le chirurgien avait une fille qui, avant de se suicider, avait subi un traumatisme après une tentative de viol. Pour se venger, il décida de retrouver le coupable et de le torturer. Mais dans sa folie, il va s’en servir comme cobaye à ses opérations, en le transformant… en femme ! Oui, vous l’aurez compris : cette fameuse Vera, que le chirurgien semble chérir et avec qui il va connaître une histoire d’amour avec son lot de relations sexuelles, est en réalité l’homme qui a essayé de violer sa fille par le passé ! Dérangeant à souhait !

Du n’importe quoi ? En aucun cas ! Car avec une telle histoire, Pedro Almodóvar nous livre une toute nouvelle vision de Frankenstein et de son amour (ici physique et sentimental) envers sa créature. En nous le racontant de manière osée (en commençant son film par la fin au risque de perdre le spectateur, en offrant un côté burlesque qui plus est) sans jamais perdre ce suspense qui fait de La piel que habito un long-métrage diablement captivant et qui tient en haleine jusqu’au bout (même si l’ensemble a du mal à démarrer). Mais aussi, en racontant cette histoire de la sorte, Almodóvar en profite pour mettre en avant quelques uns de ces thèmes de prédilection que sont l’homosexualité, la bissexualité, le travestissement et le transsexualisme. Prouvant ainsi qu’il a su s’approprier l’œuvre originale pour nous livrer un film qui lui est propre.

Mais ce qui saute aux yeux dans La piel que habito, c’est une mise en scène hautement maîtrisée. Pour nous raconter son histoire, Pedro Almodóvar y instaure une ambiance glaciale à souhait. Avec des décors et jeux de lumière qui mettent mal à l’aise, tout en ayant quelque chose d’hypnotisant qui nous happe aussitôt dans le récit sans que nous arrivions à nous en détacher. Une atmosphère soignée au possible qui doit également sa qualité à la bande originale d’Alberto Iglesias (compositeur attitré d’Almodóvar depuis La fleur de mon secret). Et qui donne à La piel que habito suffisamment de classe pour titiller notre intérêt. Et avec des comédiens qui s’investissent corps et âme (surtout Elena Anaya), nous ne pouvons que plonger dans cette histoire.

Démarrant tel un film qui n’aurait jamais dépassé son statut de brouillon, Almodóvar nous fait un joli pied de nez dans la seconde partie de son œuvre. Montrant qu’il est un réalisateur qui sait jouer avec nous tout en prouvant une nouvelle fois qu’il n’est pas cinéaste pour rien. Étant capable de maîtriser son film comme bon lui semble, afin d’y traiter ses thématiques avec facilité, sans jamais nous prendre pour des pigeons (avec une telle mise en scène, son film aurait très pu être un essai artistique tape-à-l’œil décevant). L’Espagnol n’a pas démérité sa renommée !

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