Dolan sometimes

Avis sur Laurence Anyways

Avatar jackstrummer
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Inutile de dire que c'est avec la plus grande anxiété qu'on entre dans Laurence Anyways, dernier film-fleuve (2h40!) de Xavier Dolan, dandy précoce de 23 ans estampillé en dépit du bon sens et de la mesure « jeune prodige » québécois qui porterait l'avenir d'un cinéma romantique aventureux et décalé sur ses épaules. Et c'est aussi avec une vraie question en tête : ce nouveau « génie » est-il venu cette fois-ci avec quelque chose à raconter au-delà de son imagerie clinquante et de ses caprices puérils de poète gay torturé ? Au vu du projet, on se dit que les 160 minutes peuvent être scandaleusement longues comme bien trop courtes : Fred (Suzanne Clément) et Laurence (Melvil Poupaud) s'aiment à la folie, mais Laurence, professeur de français, veut soudain devenir une femme et abandonner un sexe qu'il ne sent pas lui appartenir. 10 ans plus tard, Laurence raconte à une journaliste sa métamorphose et son combat pour garder malgré tout sa bien-aimée à ses côtés, dialogue qui servira de fil rouge narratif au déroulement du film. A la vue du film, mélodrame étrange, baroque et habité, on se dit que oui, Dolan avait bien pour son troisième long enfin quelque chose à raconter, qu'il aurait pu le faire mieux, mais qu'une certaine euphorie vraiment incarnée a fait passer plus aisément ces deux heures quarante que les deux fois une heure et demie de ses précédents méfaits.
Laurence Anyways, on le comprend vite, c'est l'histoire d'un amour impossible et dévastateur : de quoi être inquiété car c'était déjà là le grand sujet de J'Ai Tué Ma Mère et surtout des Amours Imaginaires, même si ce « sujet » devenait vite prétexte à un simple alignement de poses arty sans profondeur. Mais cette fois, agréable surprise, à travers des dialogues plus bruts et moins verbeux et un filmage plus sobre, les personnages prennent d'emblée vraiment chair et dépassent assez rapidement les postulats un peu artificiels qui les met en mouvement (le travesti en attente et l'amoureuse totale, on a connu plus naturel). Faire exister ces figures de cinéma assez imposantes, ce n'est pas la moindre réussite de Dolan ici, ni celle d'ailleurs des deux acteurs : Suzanne Clément, fiévreuse et viscérale, donne une grande intensité à sa partition de passionnée à fleur de peau, et Melvil Poupaud est impressionnant de présence et d'aisance peu importe son sexe. Grâce à eux, et aussi à une habile construction elliptique étirant le temps et conférant une vraie beauté élégiaque à leur relation, Laurence Anyways parvient à retranscrire de manière convaincante cette passion avec un vrai souffle lyrique dont on ne pensait pas le jeune loup capable, avec une belle ampleur et par moments beaucoup de force. On est ainsi heureux de voir que cette fois Dolan n'a pas hésité à sortir de son autisme auteuriste pour se saisir à bras le corps d'un genre, celui du mélodrame le plus extraverti, et investir son film d'une véritable émotion au lieu d'une série d'affects et de poses. Le film arrive presque par cette rigueur nouvelle à justifier sa durée : en appréhendant l'étrangeté de son pitch non comme un prétexte pour aligner les excentricités superficielles mais comme un canevas à dépasser pour saisir une vérité brute, le réalisateur réussit certaines scènes cathartiques franchement habitées (toutes les belles et subtiles scènes de retrouvailles ou d'engueulade) où la cruauté mélancolique du genre fonctionne à plein.
Malheureusement, Laurence Anyways ne tient pas toujours aussi bien la distance, et appelle parfois à la rescousse ces bourrelets fantaisistes au rabais dont on se serait bien passés : comme un naturel revenant inopinément au galop, des afféteries inutiles envahissent occasionnellement certaines scènes comme un regrettable réflexe de distanciation stylisée. On retrouve alors l'immaturité capricieuse d'un cinéma « pop » qui veut s'auto-mythifier, et verse dans un symbolisme lourd et tape-à-l'oeil : ici, une pluie de sous-vêtements féminins s'abattant sur les protagonistes comme volonté appuyer de les sexuer, là un déluge d'eau qui s'abat sur l'héroïne comme illustration triviale de la douche froide. Ces scènes sont rares mais, si l'on y ajoute une tendance encore trop récurrente à des ralentis emphatiques et la bande-son estampillée gay friendly très tapageuse, suffisent à rendre le film bancal et un peu boursouflé, et à briser la belle mécanique de passion brute qu'il parvient autrement à mettre en place. C'est dans ces quelques moments de flottement que le film fait sentir sa longueur, et qu'on réalise que la transition que beaucoup de belles scènes ici font espérer dans le cinéma de Dolan n'est pas encore tout à fait achevée : Laurence Anyways reste en équilibre instable entre belle intensité du mélodrame et cheveu sur la soupe d'un imaginaire m'as-tu-vu.
Mais pour le reste, le film s'accroche avec une touchante et emballante obstination à son programme et au charisme de son personnage principal, au risque peut-être de laisser passer quelques pistes aussi intéressantes quant à l'ambiguité de celui-ci, ambiguité que Dolan tient un peu trop à minimiser. Après tout, il n'aurait pas été criminel de considérer l'étrangeté sexuelle et sentimentale d'un tel revirement, et d'en analyser les conséquences pratiques (qu'est-ce-que, pour Fred, faire l'amour avec la moitié d'un homme?) et intérieures (où se situe exactement, entre homosexualité et simple rêve de sublimation du corps, la sexualité de Laurence ?). Toutes ces questions capitalisant sur la puissance théorique du protagoniste sont soigneusement évitées, et font affleurer une petite immaturité du scénario : n'ayant peut-être pas tout à fait les armes pour saisir à bras-le-corps la subversion potentielle de son propos, Dolan se contente en toile de fond d'un discours un peu générique et maladroit sur la norme et la marge, dont résultent au mieux encore quelques-uns de ces agaçants réflexes pseudo-poètes (la femme fascinée écrivant au feutre le poème Liberté d'Eluard sur le dos de son courageux amant, hum...), au pire des scènes gênantes et caricaturales de condamnation sur la place publique de l'Intolérance Quotidienne (une serveuse humiliée avec violence et mépris pour une curiosité après tout pas si incompréhensible). C'est d'autant plus dommage qu'au-delà de ce sacrifice de la dimension sociale dans le film, Dolan a quelques belles intuitions quant à l'entourage direct de son personnage, dont la perception de sa « révolution » est souvent d'une émouvante sobriété et d'une certaine justesse. Cette justesse, c'est celle par exemple d'une scène très réussie de première confrontation avec ses élèves, rite de passage où le glaçant silence sera finalement brisé avec un naturel désarmant, ou encore celle du magnifique personnage de Nathalie Baye, mère blessée faussement distante qui adopte doucement et de manière assez bouleversante sa nouvelle fille.
Il paraît que Dolan, déjà bien sûr de lui, sillonnait volontiers Cannes cette année en proclamant interview après interview qu'il s'agissait là de son « film le plus abouti ». Si au-delà de l'argument-massue de sa faramineuse durée, son indéniable souffle et sa belle puissance font indiscutablement de Laurence Anyways une œuvre largement plus consistante que ce qui l'a précédé, il demeure donc encore un contraste par moments gênant entre ce nouvel et séduisant élan vers un lyrisme enfin authentique et des habitudes de clippeur clinquant pour que sa « grande oeuvre » ne s'extraie de ses travers « Téchiné meets Zulawski meets Araki » quelque peu indigestes. Reste que, mélodrame original et ambitieux de bonne tenue et narrativement convaincant, le film suffit pour l'instant, et c'est déjà plus qu'on espérait, à convaincre d'une chose : derrière l'arsenal d'une esthétique artificieuse cache-misère et l'égocentrique pose artiste se cachait en fait un vrai cinéaste capable d'une véritable empathie.

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