La mort des illusions

Avis sur Laurence Anyways

Avatar LongJaneSilver
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Intriguée par "Tom à la ferme", j'ai voulu continuer à découvrir l'univers de Dolan.

Laurence est un homme qui veut devenir une femme ; Fred est une femme, celle qu'ille aime, et qui décide de rester à ses côtés pour l'accompagner dans sa métamorphose, puis de partir, malheureuse de ne plus trouver sa place dans cette mutation, puis de revenir...

Pendant presque trois heures, Dolan déroule l'histoire de cette mue, des conséquences sur le couple et des illusions que se meurent : celles que l'on a pu entretenir sur soi-même (son corps, sa personnalité, ses envies, sa place dans la société, ses relations avec sa famille), celles que l'on peut projeter sur une relation (les premières scènes nous montrent deux amoureux jouant de leur propre langue sentimentale, complice, laissant présager une vie de partage, que la transformation de Laurence viendra briser), celles que la société entretient quant à sa capacité de tolérance et d'acceptation. Celles que l'on entretient, longtemps, quand on ne parvient pas à dire au revoir à quelqu'un que l'on a pu tant aimer, dont on a tant attendu et qui avait pour nous goût d'idéal, d'inespéré (en témoignent les deux dernières scènes, assez justes), cet être "A à Z" qui nous a intimement formé.

C'est fort douloureux à voir, ces errances et ces déchirements, ces scènes d'engueulades où les visages, crispés, se projettent vers la caméra pour béer leur souffrance, ces tensions entre deux personnages qui refusent leur part de responsabilité, refusent d'aller jusqu'au bout de la franchise qui les aurait menés au bord du gouffre mais aurait peut-être permis à chacun de partir se reconstruire, sainement, loin de la déception de ne pas avoir trouvé, pour l'un, l'amour marginal qu'il souhaitait, l'acception totale de son être chrysalide, pour l'autre, la complicité infaillible qu'elle croyait vivre. Je me suis souvent demandé (presque trois heures...) pourquoi je m'infligeais cela.

Peut-être parce qu'il y a parfois quelques moments de grâce, dans ce trop long métrage, aux dialogues parfois trop écrits et irréels (Laurence est prof de lettres, écrivain, poète, cela se ressent dans ses réflexions parfois trop abstraites, délivrées avec la fébrilité touchante d'un étudiant de licence - Dolan avait 23 ans au moment du tournage, cela se sent dans sa sentimentalité adulescente), aux scènes tantôt trop courtes, tantôt écartelées. Quelques moments justes, dans cette guerre sentimentale, ce refus de se plier aux désirs de l'autre en y sacrifiant les siens, combiné au refus de se dire au revoir, de laisser sortir de sa vie l'être qui a tant compté. Il y a un goût de vécu dans ces empoignades blessantes qui, en se laissant aller à la colère, au silence outré, ne parviennent pas à épuiser le malaise, à dire les raisons du mal être ; dans ces prises de bec dont le désespoir est à la mesure de l'affection portée à l'autre, et que seul le temps parvient à apaiser, quand, la distance mise, on peut enfin avouer ce qui ne marchait pas/ ne pouvait plus marcher.

Pourtant, malgré la justesse de ce fil narratif et émotionnel, et l'audace d'accompagner quelqu'un oscillant à la frontière des genres (sans basculer dans le caricatural), "ça" ne prend pas. Le film s'écartèle entre ses bonnes intentions, aurait mérité d'être bien plus ramassé, moins perdu dans un océan de références littéraires/picturales/pop qui parfois étouffe un peu l'aspect brut de son propos, moins raffiné (ils sont bien jolis, ces ralentis, ou ces scènes surréalistes - je pense au déluge d'eau quand Fred lit le recueil de Laurence, ou à la pluie de vêtements-, mais je trouve que cet esthétisme trop léché noie parfois la sincérité des sentiments), moins poseur (moins hipster ?), moins "j'me regarde filmer et je m'y prends fort bien". Plutôt que d'exalter le récit, l'image l'encombre parfois (ce qui me semble un comble, vu le média utilisé...).

J'ai préféré la relative rudesse de "Tom à la ferme" à ce projet qui, quoique intéressant, finit par se perdre dans un magma d'expérimentations visuelles. Si elles intriguent parfois l'oeil, elles ne parviennent pas à faire corps avec la trame narrative. Cela aurait pu être intéressant si le propos avait été centré sur la seule expérimentation physique de Laurence : mais, malgré son titre, comme le coeur du film me semble battre ailleurs (du côté des regrets, des non-dits, des incompréhensions qui peuvent exister entre deux êtres - Fred étant pour moi plus intéressante, au passage, que ce Laurence, qui ne semble se découvrir en tant que femme qu'à travers le maquillage et les vêtements, ou sa relation avec sa mère), le mélange ne prend pas... pour moi, tout du moins.

Dommage.

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