Testostérone et naphtaline

Avis sur Le 15h17 pour Paris

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Non. Juste non. Pas que nous aimions particulièrement aboyer avec la meute, mais il est des wagons dans lesquels on ne peut QUE monter.

C’est que quand papy Clint – avec tout le respect que nous lui devons – tourne et monte un film dans la naphtaline, ce n’est pas de la naphtaline de merde, coupée à la lessive, noooon, c’est de la naphtaline de qualité supérieure, 100% pur sucres lents. Nul besoin de s’arrêter cent-sept ans sur la capacité saisissante du cinéaste à tourner coup sur coup chefs-d’œuvre avérés (Impitoyable, Mystic River, Lettres d’Iwo Jima, Gran Torino...) et ratages (Les Pleins pouvoirs, Mémoires de nos pères) voire belles merdes (J. Edgar, Au-delà… et n’oublions pas qu’il sortait le nanar La Relève, avec Charlie Sheen, un an avant Impitoyable !). Quand est sorti son précédent film Sully, fin 2016, alors qu’il était encore auréolé du succès d’American Sniper, il n’y avait donc aucune raison d’attendre ni un chef-d’œuvre, ni une merde, même si statistiquement, ça avait plus de chances d’être chiant que sensationnel. Résultat, ça l’a été, plus chiant que sensationnel. Un docu-fiction de la chaîne Histoire qui se serait égaré sur grand écran, si vous voulez, mou du gland, atrocement convenu dans la forme, musicalement léthargique, et intellectuellement rasoir, trop, du moins, pour être sauvé par la scène de l’atterrissage censée justifier tout le bazar, si brillante fusse-t-elle. Cette année, rebelote avec un ratio encore pire : 5% de protéines pour 95% de naphtaline.

Anthologie de la mauvaise idée

Avec son film d'une petite heure et demi sur un événement de quelques minutes, c’est-à-dire un cas de figure pas très éloigné de celui de Sully, Le 15h17 se devait de proposer quelque chose de dramatiquement fort pour meubler – ou justement ne pas avoir à meubler. Que raconter avant l’événement ? Ce n’est pas comme si les options manquaient. Ce n’est pas comme si les façons de raconter une histoire, mais également d’aborder des faits réels, manquaient non plus. S’en tenir du mieux possible aux faits avérés, ou bien s’autoriser des libertés pour mieux servir la vérité de ces faits ? Se choisir un personnage central, ou bien opter pour le récit choral ? Y intégrer un propos, social, politique, ou philosophique, ou laisser les faits parler d’eux-mêmes ? Avec l’attentat raté du Thalys, Papy Clint aurait pu, par exemple, faire ce que Paul Greengrass a fait avec son immense United 93, c’est-à-dire suivre en temps réel une mosaïque de personnages impliqués plus ou moins directement dans l’événement, pourquoi pas jusqu’au terroriste. Il aurait aussi pu inventer de toute pièce un personnage et l’y intégrer, comme ça se fait parfois. Au sommet de son inspiration, qu’a-t-il choisi ? A) de limiter son attention aux trois Américains qui ont neutralisé le terroriste, B) de raconter carrément l’histoire de leurs vies en imaginant qu’elles méritaient de l’être, et C) de donner les trois rôles aux… trois principaux intéressés. Leurs propres rôles. Nous parlions de United 93, quelques lignes plus haut : c’est exactement ce que Paul Greengrass a fait avec Ben Sliney, manager de la FAA qui a joué son propre rôle dans le film. Et ça marchait du tonnerre. Pourquoi ne pas faire pareil ? Peut-être parce que papy Clint à quatre-vingt-cinq berges trempées n’est pas Paul Greengrass à la petite cinquante. Mais ce n'est qu'une idée, hein.

Voici, avec Le 15h17, ce que papy Clint nous a troussé : soixante-dix minutes de toc – celles qui précèdent l’attaque et l’épilogue. De soap torché. De biopic dramatiquement inepte. Face aux bande-annonce, avant même de savoir que les personnages étaient joués par les vrais gars, et donc de sérieusement s’inquiéter, le seul constat viable était le suivant : si ces trois jeunes hommes ont du relief, de vraies personnalités, si leurs vies n’ont pas été monotones, pourquoi pas ? Il n’y a pas de mauvais sujet. Le problème est que ni Anthony Sadler, ni Spencer Stone, ni Alek Skarlatos ne font des personnages particulièrement captivants à suivre – et s'ils le sont en vrai, autant parler d’un putain d’échec de scénariste. Soyons clairs : enjoliver le tout en faisant des trois personnages des héros en puissance de série TV sur huit saisons n’aurait pas été la bonne approche. Greengrass ne l’a pas fait avec les personnages de United 93. Que ce dernier a-t-il alors fait ? Il a raconté des trucs intéressants. Qu’ont fait papy Clint et sa scénariste Dorothy Blyskal, dont on espère ne plus jamais revoir le nom à un générique ? Ils ont pris leurs personnages braves et virils mais également perfectionnés comme du plastique et incapables d’exprimer quelque chose de substantiel sans aide extérieure, ils ont pris leurs petites vies, et ils ont déroulé le fil sans inventivité aucune ni aucune énergie créatrice. Le plan ? Parce qu’ils n’étaient pas débiles. Le plan, c’était de rendre tout cela captivant via deux angles (tout ce qui semble avoir intéressé le réalisateur, pour le coup) : d’abord, l’anticipation permanente de leur héroïsme in progress (« vous voyez, comme y zont trop ce qu’y faut ! ») ; ensuite, une fixation aussi radicale qu’immature sur la notion de destinée. Voilà : quatre-vingts minutes d’un film croyant inventer l’eau gazeuse en recyclant ad nauseam un gimmick digne d’Amélie Poulain : « vous vous rendez compte que si Machin n’avait pas fait tel truc à telle heure qui lui a fait rencontrer untel qui lui a suggéré d’aller acheter de la graisse de phoque chez tel épicier, au même moment où Truc assistait à la communion de son petit-neveu transgenre, tout cela ne se serait JAMAIS PASSÉ ?! » Oui, en effet, c'est fascinant, papy Clint. Personne n’y avait encore pensé.

François Hollande sur des violons

L’expression « à côté de ses pompes » prend tout son sens, avec Le 15h17 ; elle se fait pousser des petites pattes, se hisse jusqu'à la craie du tableau, et la fait crisser le plus bruyamment possible pour bien donner envie à tout le monde de quitter la salle le plus vite possible. Papy Clint est connu pour tout tourner en une prise. De ce point de vue, et de bien des autres, c’est un peu l'anti-Kubrick. D’aucuns diront que ça ne l’a pas empêché de faire des grands films, cf. ceux mentionnés en début de critique. Certes, mais… et si ça l’avait empêché d’en faire PLUS ? Dans tous les cas, et plus spécialement celui du 15h17, ça fait pleurer le celluloïd : tout a clairement été expédié par-dessus la jambe, du tournage au montage, en passant par la composition musicale, comme si quelqu’un avait glissé du Lexomil dans la bouffe de tout le monde, à la cantine (un vieux Républicain, par exemple). Au milieu de ces soixante-dix minutes de téléfilm où le cinéaste échoue à intéresser avec ses thèmes de prédilection, l’amitié masculine, la droiture et la virilité, apparaissent de temps à autres de courts morceaux de la scène du Thalys, comme pour rappeler au spectateur amorphe qu’attention, il va se passer quelque chose de trop bien, à la fin ! Que font les non-acteurs, de leur côté ? Scoop : ils non-jouent. Ce n’est pas de la faute d’Anthony Sadler, Spencer Stone, et Alek Skarlatos. On peut même donner un F for effort à ce dernier, seul du lot à faire preuve d’un tant soit peu de charisme. Mais ce n’est juste pas assez. Comme un équipage de bleus dans un navire aux pièces manquantes, en pleine tempête. Oui, la scène d'action dans le Thalys est très bien fichue. Elle est portée par une vraie tension, une vraie maîtrise de l'espace. Tout ça. Et ce moment, les trois petits gars ont parfaitement su le jouer, ce qui est déjà ça. Très bien. Mais le même problème se pose qu’avec le pourtant bien moins mauvais Sully : rien qui ne vaut de se taper tout ce qui a précédé. Et de toute façon, même ce passage, que les quelques défenseurs du film qualifieront un peu désespérément de « morceau de bravoure », papy Clint en ruinera intégralement les effets avec son épilogue, grand moment de nullité catastrophique et de ringardise improbable, constitué du discours intégral de notre bien-aimé président François Hollande (oui, oui, intégral, et oui, oui, François Hollande), monté sur les violons sirupeux de Christian Jacob (non, l’autre), qui avait déjà failli nous endormir sur Sully. Sully que papy Clint avait clôt sur un fondu au noir de soap opéra de fin d’après-midi précédé d’une blague de vieux. Comme s’il le faisait exprès.

D’autant plus qu’on est en droit de ne pas totalement adhérer à la canonisation des trois Américains : OUI, ils ont sauvé des vies. OUI, ça fait de leur hygiène de vie quelque chose de plus exemplaire que celle du spectateur moyen, preuve à l’appui. OUI, il fallait une sacrée dose de cojones pour faire ce qu’ils ont fait. MAIS ils ne se sont pas engouffrés à dessein, alors qu’ils étaient hors de danger, dans un bâtiment rongé aux trois-quarts par les flammes pour sauver veuve et orphelin : leurs propres vies étaient en danger. Ils n’avaient pas le choix. Point donc ici d’altruisme sensationnel ni de sens du sacrifice christique. Le 15h17 est à voir comme un éloge de la force et de la détermination plutôt que de l’héroïsme pur et dur. Du moins, de notre point de vue. Précisons que rien de politique n'a joué dans notre appréciation du film, puisque l’auteur de ces lignes, conservateur, n’a aucun problème avec l’éloge du patriotisme, du courage, et de la masculinité que l’on trouve souvent dans le cinéma de Clint Eastwood. Le 15h17 est juste nul, quel que soit son orientation politique. On tient sans doute là le pire film que son réalisateur ait fait ces vingt-cinq dernières années – exactement, pire qu’Au-delà. Alors, on le répète gentiment : juste non.

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