La bonne entente

Avis sur Le Chant du loup

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Est-il endroit plus étanche qu’un sous-marin militaire?
A la fois étanche à l’eau - c’est préférable -, et étanche au monde extérieur, inaccessible au péquin moyen, et normalement aux ennemis.

L’espace confiné, la hiérarchie militaire, le jargon nautique, l’aspect coupé du monde, la vie en communauté, tout cela est un excellent terreau et a déjà donné lieu à de nombreux films sur le sujet.
Le chant du loup axe sa narration sur un rôle particulier: l’oreille d’or, celui chargé d’écouter et déterminer ce qui se passe au fond de l’eau.
Chaque son est analysé, chaque mouvement scruté, décrit, enregistré.
La scène d’introduction est diablement immersive: on assiste en temps réel à une mission de récupération de plongeurs au cours de laquelle des sons incongrus sont détectés.
On mesure alors le rôle primordial de l’oreille d’or et la pression qu’il doit gérer quand il doute, les enjeux de son boulot et combien le reste de l’équipage dépend de ses interprétations.

En quelques minutes on est embarqué dans le stress de la mission et on est pris de sympathie une fois de plus pour l’inévitable François Civil.
On retrouve là ce qui faisait le sel de la BD quai d’Orsay (dont l’auteur réalise le chant du loup- sous son vrai nom cette fois): la capacité à rendre cohérent et accessible un univers que le spectateur ne maîtrise pas forcément. Antonin Baudry connaît les rouages de l’Etat, et sait en exploiter les recoins, il a surtout la connaissance des effets pervers d’une organisation trop rigide.

Après une entrée en matière magistrale, le soufflé retombe un peu avec le retour sur terre et des dialogues qui commencent à montrer leurs limites dès qu’on sort du champ strictement militaire. Certaines interpellations, réactions veulent montrer des être humains derrière l’uniforme mais tout reste froid et manque de coeur, on perd la mécanique bien huilée qu’on avait cru trouver dans la scène d’introduction.
Curieusement les passages les plus militaires sont plus fluides que ceux qui tentent de faire le lien avec la vie “réelle”, cassant le sentiment de réalisme qui avait pu être dégagé en préambule.

Le film prend une autre tournure quand notre petit héros se retrouve à errer entre ses doutes et ses supérieurs. Plus il fouille et plus il semble déranger.
On sent qu’on avance en terrain connu, on connait la chanson: menace de guerre + petit jeune qui découvre un fil qui dépasse sous la couverture et qui le tire = traitre à démasquer.
Reste au spectateur à deviner avant tout le monde de quel côté viendra la surprise (généralement d’un supérieur en qui on a toute confiance - autant dire qu’on a 3 ou 4 suspects en tête assez rapidement).

C’est là que la dernière partie du chant du loup vient surprendre son monde: l’antagoniste n’est jamais celui qu’on imagine: alors qu’on pensait se trouver dans un film de trahison et de guerre, on nous offre quelque chose de bien plus plausible et sournois.
De guerre il en est forcément question, mais nous sommes au XXIème siècle et les forces en présence ne sont jamais clairement définies: se cache toujours la menace qui ne vient pas d’un état mais d’une organisation autre, qui avance masquée, qu’on peine à identifier donc à combattre..
Il n’y a pas que l’écoute qui est brouillée, les cartes du conflit le sont aussi, et le chant du loup s’inscrit pleinement dans son époque.

Dans ce contexte, le chant du loup arrive à retourner son sujet et à éviter de jouer sur le terrain miné du conflit mondial qu’il aurait risqué de ne pas maîtriser.
On attendait de devoir trouver une taupe sur le bateau, on se rend compte que le problème est ailleurs.
L’obstacle majeur existe bien au sein de l’armée, mais ce n’est personne et tout le monde à la fois: c’est le protocole lui-même qui freine la résolution de l’affaire, c’est d’ailleurs à partir d’une interprétation erronée que démarre et s’envenime le conflit.
C’est là qu’on se rappelle que le gars qui vient nous raconter l’histoire les travers de l’administration, de l’armée, de l’organisation à la française (mais peut-être n’est-ce pas si spécifique?).
Curieusement, hormis l’erreur d’identification qui sert de point de départ au film, il n’y a pas à proprement parler de maillon faible qui viendrait aggraver les choses: tout est respecté à la lettre, et c’est pour ça que ce qu’on vit avec l’équipage est déstabilisant. Il n’y a pas de méchant, seulement des hommes qui respectent ce qu’ils ont appris, ce pour quoi ils sont entrainés.

Le conflit qu’on pensait voir sur un plan strictement militaire devient moral, c’est le choix difficile de l’amiral qui doit arrêter l'hémorragie avant qu’elle ne devienne incontrôlable, et qui doit prendre une décision que personne ne voudrait avoir à prendre: sacrifier des soldats qui pourtant ne font que leur boulot, et le font même tellement bien qu’ils deviennent inarrêtables.
C’est sur ce point précis que le chant du loup sort des sentiers battus et qu’on se laisse surprendre, c’est là aussi qu’on est presque déçus de ne pas être plus longtemps soumis au doute avec les personnages.

On arrive au bout du film en étant rassuré pour le cinéma français qui nous offre une œuvre comme on en voit peu dans nos contrées, et paniqués par ce qu’on vient de voir en se demandant si c’était possible de débuter une guerre à partir de fausses informations, et encore plus inquiets quand on se rend compte qu’on a déjà la réponse à cette question (ça vous évoque quelque chose la présence d’armes de destructions massives en Irak?….)

Le chant du loup est sans doute perfectible mais il a su nous captiver, rendre palpable un univers inaccessible, nous replonger dans des enjeux qu’on imagine toujours faits pour les autres.

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