Session Ghibli, cinquième séance : Le Conte de la princesse Kaguya

Avis sur Le Conte de la princesse Kaguya

Avatar Petitbarbu
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Où l'aboutissement de 28 années de recherches.

Lorsque j'écris ces quelques lignes maladroites, je ne peux m'empêcher de fermer les yeux un instant en écoutant la sublime bande-son concoctée par Joe Hisaishi. Simplicité de la composition qui parfois s'emballe en une furieuse ode à la vie, une ballade où s'invite le Koto, qui se mêle dans mon esprit avec la voix de la princesse, ses yeux perdus dans le lointain, qui fredonne cette chanson pour enfants.

Je ne peux que m'étonner qu'après trois décennies de collaboration, ce soit le premier film réalisé par Takahata qui bénéficie du génie de Hisaishi.
Reste que le compositeur a su parfaitement capter l'essence du conte et la marier avec ce style d'animation si unique, ce mélange de tradition et de fougue, cette pointe de tendresse et d'amour qui perce derrière les manières guindées. La patte Ghibli derrière le conte.

Souvenons-nous qu'en 2013 sortaient les deux derniers films du studio Ghibli tel que nous le connaissions alors, legs de ce duo unique composé de deux personnalités antithétiques et si complémentaires, Hayao Miyazaki et Isao Takahata. L'un nous gratifiait d'une œuvre où l'on ne peut s'empêcher de voir une conclusion teintée d'un certain pessimisme, un regard curieux sur une destinée qui pénètre l'auteur, l'autre un conte d'une tendresse immense pour la vie mâtinée d'un regret, celui de devoir la quitter.
Si je dois maintenant que j'ai vu les deux vous dire celui qui me parle le plus, c'est bien celui de Takahata qui est d'une grande générosité, bien loin de la tristesse et de la nostalgie que l'on prête si souvent à son auteur. Ne dit-il pas lui-même

En général, j’essaie de m’adresser en priorité aux gens qui souhaitent essayer de vivre pleinement leur vie, qui cherchent à tirer le maximum de l’existence qui nous est donnée. Vous ne m’avez pas parlé de nostalgie, comme c’est souvent le cas lorsqu’on me parle de mes films, et j’en suis très content. Je ne cherche pas à courir après le passé, je cherche plutôt à partager quelque chose qui nous aide à vivre davantage. Ça me fait vraiment très plaisir que vous me parliez de cette approche positive.

À partir de là je vais parler ressenti, passez votre chemin si vous n'avez pas vu le film, on se retrouve plus bas.

Pourtant, à l'image de ce final si poignant - où le décalage entre les larmes et la musique entraînante serrerait le cœur de n'importe quel salaud, tueur d'enfants ou bien agent du fisc - on ne peut s'empêcher de voir dans Le Conte de la princesse Kaguya une tristesse latente qui se mêle intimement à cette célébration de la vie sur terre, à la compassion de la princesse lunaire. Une tristesse bien humaine qui donne vie à une nouvelle princesse Kaguya, empreinte de tendresse et d'amour pour son prochain, pour sa vie sur terre. Humanisée, la figure de la princesse n'en devient que plus attachante. Son enfance accélérée, sa vie dans les montagnes, ses escapades et ses jeux, sa joie éclatante et ses éclats de rire au milieu de ces gens simples s'oppose à sa vie à la cour faite de couches de fard et de kimono. Entre rustique simplicité et modernité avilissante, il ne faut pas longtemps à la princesse pour se languir de cette vie rustique, au naturel.

D'autant qu'elle fait face à la cour à l'incompréhension de son père adoptif - véritable monsieur Jourdain japonais - pour qui ascension sociale est synonyme de bonheur, de ces princes qui la considèrent comme un trésor sans voir l'humain en elle. Pire, elle fait face à un empereur qui ne voit pas pourquoi la jeune femme le repousse, considérant que c'est le plus grand honneur possible pour elle que de partager sa couche. La princesse Kaguya est alors dépeinte par Takahata comme un esprit libre, non pas sauvage mais simplement désireux de vivre. Comment ne pas aimer cette figure féminine si pleine de tact, de répondant, de mordant ?

Par ici je ne dévoile plus rien, on peut donc reprendre ensemble.

C'est aussi graphiquement que se démarque la dernière œuvre de Takahata. L'homme ne dessinant pas lui-même, il s'appliqua tout au long de sa carrière à dépasser les cadres de l'animation, à ne jamais rester accroché aux celluloïds. Sur ce projet, il travailla avec de petites équipes afin d'imprimer à l’œuvre une véritable vision, une identité visuelle. Couleurs pastel, l'intégralité de l’œuvre se distingue par un trait tantôt fin et délicat, tantôt impétueux et magistralement épique, courant sur fond blanc, éclatant. Le travail de coloration est en tout point fabuleux et les paysages de forêt sont à ce titre remarquables. La princesse elle-même s'affine au fur et à mesure de sa croissance pour devenir une jeune fille d'une beauté gracile, la délicatesse de ses traits soulignant son beau visage, ses cheveux noirs encadrant à merveille ses yeux si expressifs. Je pense que la beauté de cette scène a déjà été soulignée, permettez-moi d'en parler moi aussi : la course effrénée de la princesse. Les frissons qui coururent le long de mon dos, ceux qui ont vu le film ont sûrement ressenti la même chose, m'ont littéralement fait pleurer de plaisir devant une telle réussite visuelle, devant un tel degré de maîtrise, une telle intensité dramatique, une puissance. Pour tout dire, je me la remet en ce moment, le frisson est le même.

Pour finir, à l'instar de Persepolis récemment, Le Conte de la princesse Kaguya est sans nul doute une belle pièce d'animation qui me restera plusieurs jours à l'esprit. C'est ce que j'aime, ce que je recherche dans un animé et en la matière le studio Ghibli est celui qui m'a offert le plus de joie.

Ces deux "films-testaments" - je n'aime pas ce terme, mais je n'en trouve pas d'autres - sont bien ceux qui signent la fin du studio Ghibli. Non que je n'apprécie pas Souvenirs de Marnie, mais ce film n'a pas l'envergure nécessaire. 2013 est l'année de la fin d'un studio qui n'est pas fait pour durer dans le temps, trop attaché à ses deux créateurs mythiques. Un studio qui s'est construit de film en film sans savoir de quoi demain serait fait. Un échec et c'était la mort. Et cela fait trente ans que Miyazaki et Takahata volent de succès en succès.

Ghibli c'est une pierre angulaire de l'animation japonaise et tout le mal que je lui souhaite est de s'éteindre avec Miyazaki et Takahata, de ne pas prolonger sa vie artificiellement au risque de devenir ce qu'ils combattirent, un studio commercial dénué d'âme, un mausolée vivant à la gloire d'un âge d'or depuis longtemps révolu et tentant vainement de faire revivre une période qui n'est plus.
Nul besoin d'un Disney à la japonaise, l'animation nippone est bien vivante, l'esprit Ghibli peut se transmettre ailleurs qu'entre les murs du studio et les œuvres des deux génies permettent aux jeunes talents de s'épanouir dans leur milieu, d'accéder à la reconnaissance internationale. Ils ont donné ses lettres de noblesse à l'animation japonaise, pour ça on ne peut que s'incliner.

9,5/10. Risque de passer à 10 lorsque je le verrai une seconde fois.

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