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De l'art de l'adaptation

Avis sur Le Crime de l'Orient-Express

Avatar WeSTiiX
Critique publiée par le

L’adaptation d’Agatha Christie n’est pas chose facile au cinéma, surtout lorsqu’il s’agit d’une nouvelle qui se déroule presque entièrement en huis-clos, dans le même wagon. À lire, ce n’est pas dérangeant, mais au cinéma, tout huis-clos se doit d’avoir une écriture parfaite pour ne pas faire sombrer le spectateur dans l’ennui. Parfaite, l’écriture de cette version du Crime de l’Orient Express façon Kenneth Branagh ne l’est pas. Évidement, le réalisateur-acteur a dû simplifier certains aspects du roman originel afin de faire tenir l’intrigue en à peine deux heures ; dès lors, il est normal que certaines investigations soient raccourcies et certains indices plus anecdotiques passés sous silence. L’important, pour une adaptation, c’est d’arriver à conserver le cœur de l’œuvre dont elle est tirée tout en y apportant une forme un peu originale qui en fasse un objet cinématographique intéressant. Si l’on veut quelque chose d’aussi parfait que le livre, eh bien il faut lire le livre. Si l’on regarde, à titre de comparaison, la version de l’Orient Express réalisée par Sidney Lumet, on est en droit de se demander si une telle adaptation présente un quelconque intérêt, tant elle colle de bout en bout au livre – ce qui est bien, en un sens –, mais reste trop sage, ne justifiant pas vraiment le besoin de recourir au septième art pour raconter une histoire qui sera toujours plus complète sur papier. Kenneth Branagh l’a compris, et c’est pourquoi il se permet de prendre certaines libertés formelles tout en respectant scrupuleusement l’esprit et le contenu du livre. Et c’est ce parti-pris qui fait selon moi de cette adaptation une vraie réussite.

Puisque le spectateur n’est pas forcément lecteur d’Agatha Christie, et ne connaît donc pas forcément le personnage d’Hercule Poirot, le film s’ouvre plutôt logiquement sur une fin d’enquête qui n’a rien avoir avec ce qui suivra, mais qui a le mérite de servir de prologue introductif du personnage, de ses talents de détective et de son humour. Cela ne dure que quelques minutes, c’est très dispensable compte tenu de la suite, mais je dis pourquoi pas. Ça fait une bonne entrée en matière (si l’on fait abstraction de certaines incohérences assez choquantes, comme le fait qu’il y ait un port en plein Jérusalem ???). Puis la véritable histoire se met en place, les protagonistes s’installent tour à tour dans le wagon-restaurant où la majeure partie de l’intrigue se déroulera, et le film se lance pour de bon.

Ayant lu le bouquin cet été même, j’avais encore bien en tête tous les tenants et aboutissants de l’enquête, et je pouvais ainsi facilement distinguer ce qui était conforme au livre et là où Branagh avait changé quelques détails. Heureusement, tous ses choix sont assez cohérents, judicieux même pour le confort du spectateur : on voit apparaître une ou deux scènes « d’action » bien que très courtes et pas inintéressantes, les intempéries sont légèrement exagérées pour un rendu visuel plus ostentatoire, tout comme le prologue à Jérusalem qui s’offre des plans larges assez gratuits mais plutôt jolis. Mais le vrai atout de cette version réside dans deux points : premièrement, dans la diversité des lieux où se déroulent les interrogatoires, là où dans le livre quasiment tout se passe dans une petite cabine à côté du wagon-restaurant. Ici Branagh utilise son environnement pour donner de l’air à ses personnages et aux spectateurs avant tout, puisque Hercule Poirot interroge tantôt assis à une table, tantôt en extérieur au milieu de la neige, tantôt devant le bar, et même dans un wagon endommagé dont l’ouverture donne directement sur un précipice. Au moins l’on a l’impression de bouger un peu, de ne pas rester cloué sur sa chaise de détective, et l’on fait les cent pas avec Poirot dans tous les endroits possibles à proximité de ce train arrêté de force par la neige.

En ce sens le film joue remarquablement sur l’idée de mouvement, mouvement réflexif qui illustre évidemment la pensée du détective qui tourne et retourne les indices dans sa tête. Mais ce mouvement est aussi permis par le deuxième gros point fort du film : sa caméra et sa science du plan. Branagh ne fait rien au hasard, et surprend à plusieurs reprises par l’intelligence de ses angles de caméra ou de ses travellings : travelling depuis l’extérieur du train d’abord, lorsque les personnages en parcourent les wagons, et qui donne l’impression d’espionner à travers les fenêtres comme si l’on allait assister à quelque chose dont on ne devrait pas être témoin. Puis des mouvements horizontaux jouant sur les miroirs et les fenêtres qui opèrent une diffraction des visages des personnages interrogés, qui sont comme dupliqués, voire triplés, signifiant assurément la duplicité de chacun d’entre eux et le fait qu’ils ont certainement plusieurs versions de l’histoire, qu’ils mentent, qu’ils jouent sur plusieurs tableaux, etc. Ou encore la fameuse scène où Poirot découvre le meurtre, et où la caméra reste dans le couloir du wagon, accrochée au plafond, filmant du dessus les personnages qui tour à tour entrent dans la chambre du crime, mais laissant le spectateur sur la touche, comme s’il était interdit de voir quoi que ce soit tant que l’affaire ne serait pas éclaircie. Bref, vous l’aurez compris, la réalisation sert vraiment l’intrigue et implique le spectateur qui est tantôt complice, tantôt mis de côté, tributaire comme les potentiels coupables des comptes-rendu réguliers du détective.

Un mot sur ce casting XXL, tout de même, qui est peut-être ce pourquoi beaucoup de gens vont aller voir ce film. Chaque personnage est très bien interprété, chaque acteur très humble et cantonné à son rôle sans en faire trop (même Johnny Depp, si si). Kenneth Branagh est évidemment délicieux en gentleman belge plein d’humour et de mystères, et globalement tous les autres sont très justes, de la délicate Daisy Ridley à la charismatique Judi Dench, en passant par le toujours inquiétant Willem Dafoe, la ravissante Penélope Cruz et une Michel Pfeiffer au regard glaçant. Du talent il y en a, c'est certain, si bien qu’on change d’avis sur qui pourrait être le coupable toutes les cinq minutes tant ils réussissent à sonner volontairement faux quand ils assurent dire la vérité, et vrai lorsqu’ils mentent. Les jeux de regards et des expressions faciales sont assez bien rendus, je dois le reconnaître, bien aidés par la caméra qui les filme successivement sûrs d’eux, déstabilisés, coupables, fragiles. Ainsi ce casting n'est pas que de la poudre aux yeux, qu'une galerie de célébrités dont les personnages auraient pu être interprétés par n'importe qui ; car chaque rôle semble avoir été écrit sur mesure.

Finalement, Le Crime de l’Orient Express de Kenneth Branagh est une très bonne surprise, une vraie réussite en terme d’adaptation, qui ne trahit jamais l’œuvre quasi-parfaite d’Agatha Christie tout en exploitant à merveille ce que le recours au cinéma lui offre. Sublimé par un casting impressionnant mais jamais trop mis en avant, une musique discrète mais qui intervient aux bons moments, et une réalisation intelligente qui offre des plans vraiment astucieux et intéressants, le film est traversé par une tension assez remarquable qui, même lorsque l'on connaît le livre, est toujours bien présente. Et si l’on peut encore chipoter pour quelques raccourcis un peu faciles et un final qui aurait peut-être mérité de prendre un poil plus son temps, on ne peut que saluer le résultat d'ensemble plus que satisfaisant. Vivement la suite !

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