Pour appareiller vers des jours meilleurs

Avis sur Le Cuirassé Potemkine

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Comment transformer le matériau trivial de la révolte de marins en un poème épique à la gloire de la révolte et de la liberté, par la force de mouvements de foule et de gros plans qui transforment les visages hagards des forçats du quotidien en héros invincibles d'une odyssée homérique. Comment réussir à faire oublier les dérives futures du régime soviétique par l'évocation de la pureté christique des débuts de la révolution. Comment rendre la fiction d'une toile plus tangible, plus vivante que la réalité froide, cruelle et absurde.

Il est impossible de ne pas évoquer Potemkine sans parler de la séquence de l'escalier Richelieu d'Odessa devenu grâce au montage du grand Eisenstein et aux leçons de Koulechov un escalier interminable où un landau n'en finit pas de descendre, en même temps que l'horreur progresse sous la forme de la répression de l'agitation populaire par la troupe tsariste. Dans la réalité cet épisode de la Révolution de 1905 a causé  au moins mille morts. Il a succédé au « Dimanche rouge » de janvier (ou Dimanche sanglant) où la troupe avait tiré sur la foule désarmée sur la place du Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg.
Si on ne se souvient que de la chute du landeau dont le cadrage et la photo ont été vus, revus et étudiés, il faudrait également citer de nombreux plans gravés dans la mémoire collective :

Les asticots qui grouillent dans la viande tels la misère sur la Russie tsariste et le médecin de bord voulant forcer les marins à la consommer malgré tout, précurseur sans le savoir de tous les hommes politiques voulant nous faire avaler leurs discours avariés. Cette séquence est authentique, c'est bien la viande avariée qui a déclenché la révolte, alors que d'autres séquences évoquées plus bas sont pure invention.
L'épisode de la bâche est lui aussi authentique : dans la marine impériale on mettait sous la bâche les marins que l'on allait fusiller suite à mutinerie.

La figure terrifiante du pope avec sa croix maudissant les insurgés est certainement une réminiscence des cauchemars venus de l'enfance de l'auteur. C'est aussi une manifestation de l'irrespect nécessaire à tout créateur revendiquant la modernité, laquelle doit toujours se libérer de l'héritage du passé au nom de la bascule des valeurs.

La séquence finale des marins massés sur les mâts du cuirassé passant dignement au milieu de l'escadre tsariste après avoir exhorté les autres marins à la fraternité, métaphore du triomphe final du Bien sur le Mal vient de l'imagination d'Eisenstein. Dans la réalité le cuirassé n' a pu entraîner les autres bateaux dans la mutinerie et a dû finalement faire cap vers la Roumanie.

Si la chute du communisme a entrainé avec elle tous les films de cette période au purgatoire cinématographique,même les films d'Eisenstein bien qu'à un degré moindre, si le fait d'être étudié dans toutes les écoles de cinéma enlève paradoxalement le plaisir d'une découverte pour les cinéphiles, on ne peut que regretter une époque où le cinéma avait un rôle politique et social et où l'on faisait preuve de naïveté optimiste. Où l'on croyait encore que le cinéma pouvait changer la société pour qu'elle puisse appareiller vers des jours meilleurs.

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