Le Bourreau écœure

Avis sur Le Cuisinier, le Voleur, sa femme et son amant

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[Série "Dans le top 10 de mes éclaireurs" : -IgoR-]

Il est peu surprenant d’apprendre à la suite du visionnage que Greenaway fut peintre avant d’être cinéaste. La dimension picturale de son film saute aux (pique les, diront certains…) yeux. Tout d’abord par son jeu sur les couleurs et la lumière : chaque salle a la sienne, chaque lieu est un tableau qu’on pourrait considérer comme une nature morte, sentiment rendu d’autant plus fort qu’on s’attarde à filmer tables finement dressées, ou cuisines richement garnies. Mais Greenaway magnifie ce statisme par un art consommé du mouvement : les travellings ambitieux passent d’un lieu à un autre en plans-séquences ultraformalistes tandis que la musique habille les épanchements, qu’ils soient amoureux ou haineux.
Car l’on parle, et beaucoup, avec autant d’avidité qu’on engloutit les mets les plus raffinés. Certes, le décor semble prendre toute la place et laisse un temps supposer un clip de deux heures éclairé par les 80’s et habillé par Jean Paul Gaultier.
Au bout d’une heure, l’amant prend la parole pour évoquer sa valeur chez les personnages de fiction : parler peut dénuer d’intérêt. Cette mise en abyme souligne l’opposition sur laquelle est fondée tout le récit, qui oppose l’opulence iconographique à l’ignominie du personnage principal, le voleur Spica, rabelaisien logorrhéique dénué de tout humanisme.
En contrepoint de la grande salle du banquet, les alcôves de l’amour adultère fonctionnent comme des instants de libération carcéraux : on se donne dans les toilettes, les chambres froides ou les réserves, jusqu’à dilater l’émancipation vers le dépôt de livres. Mais Greenaway ne verse pas pour autant dans le symbolisme trop facile d’une rédemption par l’érudition ; en témoigne la mise à mort de l’amant qu’on étouffe par le violent retour de la nourriture appliquée à l’innutrition littéraire.
Aller plus loin est encore possible : la belle scène du voyeurisme relaté qu’on impose au cuisinier est une déclaration d’amour qui cerne bien la position de Greenaway : Georgina veut écouter Richard lui relater ses relations défuntes pour qu’on lui prouve qu’elles ont existé. La montée en puissance vers le banquet cannibale semble ensuite presque légitime, pour peu qu’on se soit laissé prendre par l’implacable débauche visuelle et morale de cet univers décadent.
Sexe, nourriture, vulgarité et violence sont donc les éléments qu’on écrit en cursives prestigieuses sur le menu du restaurant étoilé : à la recherche de l’audace gustative, toujours à la lisière de la nausée et de l’écœurement, l’alchimie fonctionne encore.
Pour le moment.

(7,5/10)

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