De la sobriété brune du temps qui passe

Avis sur Le Dernier des géants

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Apprivoiser la mort

Le dernier des géants est la tentative d'un apprivoisement de la mort. Le dressage d'une fin de vie, celle de John Wayne, vieux et bouffi, cheveux blancs et rides s'étalant sur son visage de vieillard.
C'est le reste effrité du rêve américain, celui des grandes plaines du Far West, du western qui ne vit plus, tout cramoisi qu'il est sous les enchevêtrement de la société moderne. La société moderne, c'est celle de 1901, de l'apparition des voitures à moteurs, de l'électricité et du déploiement de la technique.
Le dernier des géant, de part sa très grande sobriété, pose l'une des ultimes questions : comment ne pas fléchir face à la mort, comment rester droit, digne, humble, jusque dans la tombe ? La réponse est la suivante : la mort, dans toute sa grandeur et son appartenance à la vie, n'a pas à être redoutée, puisqu'elle est une partie intégrante de la vie la plus frêle, la plus humaine, la plus digne. Le dernier des géants, en ce sens, est le témoignage vivant de la somptuosité à l'état pur. Jamais il ne défaille, à la manière d'un Parrain, sûrement moins grandiloquent mais tout aussi digne. Il est tout entier immergé dans l'élégance de ces images, de son époque, de ces costumes, de ces acteurs. Tout entier, il déambule avec un classicisme qui rappelle le temps évaporé des westerns, l'époque de l'âge d'or d'Hollywood, le rêve américain à l'état brut. Après l'âge d'or, la décadence, la dorure qui prend de l'âge, la vie qui meurt, qui s'effrite.
Puisqu'il n'y a plus de rêve, il ne reste plus que la mélancolie brunâtre du temps qui passe. L'humain qui vieilli, rappelant une chose certaine, inévitable : il n'y a pas de héros. D'ailleurs, il n'y en a jamais eu. John Wayne, comme James Stewart - méconnaissable -, ne sont que des mourants, des feuilles d'arbres qui se faneront comme tout le reste. Ils sont vieux, et dans leur vieillesse, ils nous rappellent qu'ils ne sont pas invincibles. Que tout meurt, se transforme et s'amoindrit, jusqu'à disparaître dans la terre. Comme une seule et même matière, celle, brune, de l'intégralité d'un film. Ce que l'oeuvre nous dit, c'est qu'il n'y a pas d'alternative. Que nous sommes tous, sans distinction, sur le même piédestal, et que la gloire, un jour, parviendra bien à s'effriter et à mourir - comme tout le reste.

C'est avec une profonde humilité que se déploie Le dernier des géants. Humble, face à l'autre, face au temps qui passe, face à la mort. Humble, dans la seule beauté de ces images, véhiculant simplement la grâce d'un classicisme perdu. Le film semble baigné d'un sépia omniprésent, malgré son évidente colorimétrie. Il nage dans le passé, effacé, comme ces images nageant dans la couleur marron, témoignage des lambeaux irréparables du passé. Les chevaux, les vêtements, les paysages, tout semble terrassé d'un vide, le vide du passé, celui, brun et sépia, d'une photo délavée de ces couleurs. Est-ce parce que c'est l'hiver et que les arbres, dépouillés de leurs feuilles, semblent accompagner cette nudité intérieure, ce vide morbide caractérisant le souvenir du passé ?
De la couleur sépia comme délabrement d'un monde, il y a la robe couleur brune de ces chevaux, les vêtements marrônatre des uns et des autres, constitutifs d'une époque. Mais l'année 1901 était-elle si brune qu'elle en a l'air ? Le début du vingtième siècle était-il caractéristique de la morosité des couleurs ? Comment savoir la précision d'une époque, qui, parce qu'elle demeure inconnue de l'expérience de l'humain moderne du XXIe siècle, ne reste, inévitablement, que dans l'interprétation ?

Le film donne le sentiment de jaillir de cette espèce de sobriété formelle, propre au cinéma Hollywoodien des années 40 à 50, quand, par la suite, on constate simplement qu'il a été tourné dans les années 70. Puisque tout est brun et transpire par tous les pores d'une grâce admirable, sereine, on a l'impression d'être devant cette retenue des émotions, caractéristique des acteurs Hollywoodiens de l'âge d'or du cinéma.
A la manière d'Une étoile est née, tout semble ici dépecé, inévitablement voué à la chute des corps. C'est la réalité qui semble reprendre le pas sur le rêve, c'est la morosité qui semble transfigurer les visages, pour les ramener à la réalité concrète de la modernité ambiante. Les deux pieds à terre, ils réalisent. Que la vie est une vie inévitablement mourante, et que, dans une seule et même finitude, l'humain finira bien par s'écrouler, les saisons par s'achever, la couleur brune par s'éteindre, la vie d'avancer, ou de laisser place à autre chose. Le cycle sans fin de l'avancement du temps.

Hommage au western

Le dernier des géants est le témoignage de la fin d'un rêve. Et surtout, il est presque, pourrait-on dire, une déclaration d'amour inconditionnelle au genre du western tout entier. Un hommage à un genre emblématique du rêve Hollywoodien, et surtout, un hommage à la gloire d'un acteur. John Wayne, emblème irréfutable du western. L'acteur est l'identification presque stéréotype du cowboys dans sa plus intrinsèque forme, manichéenne et créatrice d'un genre : le cowboys, le mâle américain et hétéronormé, aux codes bien établi, identifiés par chacun. On aime ou on aime pas John Wayne, sa dignité somptueuse, sa certaine passivité, ses rôles de gentils, donnant l'impression que sans cesse, il exécute les mêmes rôles. Mais il y a une chose qu'il est impossible d'ignorer : la marque indélébile de son passage dans l'histoire du western.

Le dernier des géants est peut-être aussi la certaine ironie d'un genre dorénavant perdu, ringuardisé ou passéiste ; la tentative de la reproduction d'un rêve qui ne demeure que dans les têtes.
Le rêve, c'est, entre autre, la magnificence de cette seule scène : quand le garçon et le vieux cowboys, John Wayne héros de tout les temps, apprennent à tirer comme au bon vieux temps, et que soudain, tout devient poussière, d'une mélancolie brute, magnifique, inaltérable. C'est cette soudaine image du jeune apprenti qui tente de se soumettre à l'acte de tirer, le vieux maître à ses côtés. Dans la seule position, le bras arc bouté et sûr de lui, le pistolet en main, l'image, cette seule image, nous rappelle le passé d'une époque révolue, toute la tripotée de westerns vus, aimés, choyés.
Le film est l'ironie douce et mélancolique d'un temps révolu, passé : la fin de la conquête de l'Ouest américain, la fin des chevauchées fantastiques sur des hautes plaines dénuées de tout. La fin des indiens courant dans les vastes espaces inoccupés, chevauchant, à perde allène, des espaces menacés, hostiles. Non. Maintenant, c'est l'époque moderne qui se prépare. C'est l'apparition de la technique, de l'électricité, de la mécanique et du modernisme. Des villes qui se civilisent, des cowboys qui disparaissant, qui meurent, qui pourrissent, afin de laisser place au temps qui passe, à la course effrénée du monde, condamné à évoluer pour l'éternité.

Le dernier des géants est la recherche d'une dignité comme acte salutaire, ultime à l'existence, et de la question suivante : comment finir avec beauté ? La beauté, c'est simplement utiliser son arme avec décence, et revenir à ce qui à toujours fait le sel des westerns : une confrontation finale dans l'intérieur d'un saloon, spectaculaire, jouissive, qui redonne au western toute sa grâce. Une élégance, une bravoure, un hommage. L'Hommage.

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