Avis sur

Le Feu follet par denizor

Avatar denizor
Critique publiée par le

1963, Louis Malle adapte le Feu Follet de Pierre Drieu La Rochelle, écrit en 1931 ; le temps nécessaire pour en changer partiellement le contexte (l’après-Guerre d’Algérie), l’objet d’addiction du héros (de la drogue du livre à l’alcool du film) mais pas d’en changer l’essence, celle d’un homme impuissant face à son destin qui décide de mourir.
Le Feu Follet se compose dans l’absolu de quatre parties d’inégales longueurs. Les deux premières sont relativement courtes et posent la problématique du personnage, Alain Leroy (Maurice Ronet) et lancent ce qui sera l’essentiel du récit : les dernières 24 heures de la vie d’un homme.

La première scène-partie est intime et se joue à deux : un couple (Alain et Lydia) après l’amour qui pourrait rappeler les Amants tourné par Malle en 1958. Le cinéaste met en place un dispositif de mise en scène qui sera utilisé tout le film pour les scènes d’intérieur : le recours au gros plan qui remet régulièrement les personnages – surtout Alain Leroy, seul personnage point de vue du film – au centre de l’image. Les plans sont statiques, brillamment composés mais toujours avec cette froideur qui caractérise un personnage qui se place toujours un peu en retrait de la vie. Cette scène, on le comprendra par la suite, représente un espoir, celle d’un amour possible, qui est avorté tout de suite : Lydia (Lena Skerla) repart à New York et seule, toute relation d’amour durable est impossible. La jeune femme, clairvoyante, a tout de même le temps de mettre en garde Alain : « il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle. Sans ça, vous êtes triste et vous faîtes n’importe quoi. »

La seconde partie, elle, est tour à tour collective et solitaire. Alain vit depuis quelques mois dans une clinique de désintoxication à Versailles qui doit le guérir de son addiction à l’alcool. Scènes où Alain assiste dans la salle à manger à des discussions philosophiques (« la raison domine la volonté » ; « le libre arbitre » chez Aristote…), des notions qui pourraient entrer en résonance chez Alain mais qui le laisse absent. Scène de discussion avec son médecin qui pose un diagnostic médical sur son état et le danger de replonger, scène surtout de solitude où Alain seule dans sa chambre (coupures de journaux aux nouvelles macabres sur le mur, un révolver Mauser comme fétiche planqué) ; il est là dans une non-énergie de repli sur soi. Symboliquement, lors de la première partie du film, il a donné sa montre, et sur le miroir de sa chambre « 23 juillet » est écrit comme si cette date le temps (et la vie) devait s’arrêter à cette date. « Je n’ai pas très envie de rentrer dans la vie » dira-t-il plus tard.

La troisième partie peut alors commencer…la plus longue, l’essentiel du film. Alain décide de se rendre à Paris. Les premières qui le montrent dans la rue, en extérieur, change la mise en scène : plus lointaine, avec une caméra à l’épaule plus mobile et des bruits de voitures accentués : visuellement, le personnage sort de sa zone de confort pour se confronter à la vraie vie, dangereuse car vivante, avec un personnage absent dans un documentaire en prise directe avec la vie des gens – le film est à ce moment à rapprocher du traitement d’Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, sorti l’année précédente.
Le feu follet ressemble alors une longue balade qui annonce une funeste issue (avec chaque fois, un double sens possible à la formule « je vais partir ») : Alain visite les personnes qu’il a connus du temps de sa vie mondaine, à l’époque où il était comme un feu follet, donnant une illusion de lumière à son existence morne – avec l’alcool comme remède.

Et Louis Malle de décrire un monde qu’il connait bien, celui d’une jet set intellectuelle dans lequel on peut se perdre. Dans Le Voleur, quelques années plus tard, le cinéaste critiquera la bourgeoisie dans le sens classique du terme ; là c’est un autre type de bourgeoisie qu’il dépeint, celle de St Germain-des-près, des artistes, des éditeurs, des écrivains avec comme dans le Voleur, un personnage qui reste extérieur à ce monde. « Des formes vides » comme les nomment Alain. Louis Malle frappe juste avec des dialogues incisifs et un Alain révélant ainsi la vacuité d’un monde vain dans ses rapports sociaux. De l’hôtel-bar qu’il fréquentait assidument (avec discussion avec le barman) à la visite chez Dubreuil, un ami égyptologue (Bernard Noël), en passant par les retrouvailles avec les frères Minville (François Gragnon et Romain Bouteille), tous deux sortant de prison pour action auprès de l’OAS (ce que le film dit à mots couverts), et une rencontre avec une ancienne maitresse Eva (Jeanne Moreau), Alain finit dans un hôtel particulier cossu dans une soirée organisée par Cyril (Jacques Sereys) et Solange, un ancien flirt (Alexandra Stewart). L’ambiance pourrait évoquer la Dolce Vita de Fellini, en moins fantasque (Rappelons-nous la formule : « un Italien est un français de bonne humeur) mais avec l’envie pour l’auteur de révéler un univers des apparences, où toutes les actions (y compris politique) semblent vouées à l’échec.
Toute cette journée pourrait ressembler à un chemin de croix, à coup d’alcool, de gueule de bois, d’introspection, de phrases assassines et de commentaires sur la difficulté de vivre. Les personnages ont tous témoigné de la tendresse, de l'affection, pas assez visiblement pour changer l'issue fatale programmée.

La dernière partie sonne comme un épilogue, déjà anticipé depuis le début. Retourné dans sa chambre, Alain Leroy se suicide. A-t-il cherché auprès de siens une raison de vivre encore un peu ? A-t-il fait une tournée d’adieu ? Autant d’occasions ratées pour ramener Alain du côté des vivants.
Louis Malle n’apporte pas de réponses claires au mal-être de son personnage. Une séparation avec sa femme Dorothy (avant le début du film), un problème de stérilité (le mot est prononcé), d’impuissance (« je bois car je fais mal l’amour »), un passé comme officier en Algérie (à peine évoqué), rien n’est sûr pour expliquer un suicide et le film dans son immense complexité, en saisit une multitude pour n’en choisir aucune. Dans le livre de Drieu La Rochelle, le personnage, c’était un peu lui, écrivain jouisseur hanté par l’impuissance et la peur de toucher l’autre. Louis Malle reprend ce même paradoxe existentiel et ne donne que des indices pour comprendre. Il essaye de sonder surtout le mystère de la dépression, de ce mal de vivre qui met en retrait du monde. Pour ce faire, sans pathos, il n’a recours à aucun d’artifice, si ce n’est pas la musique mélancolique d’Erik Satie, qui vient accentuer ça et là une situation. Malle bénéficie surtout d’un Maurice Ronet en totale immersion dans son personnage, en montrant les aspects les plus brillants et les plus désespérés, les deux faces d’une personnalité complexe qu'il arrive à faire vivre - encore un instant. Après avoir vu le film, on aura du mal à voir Maurice Ronet, autre que ce Feu Follet.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 110 fois
5 apprécient

En ce moment,  Le Feu follet  sur

denizor a ajouté ce film à 5 listes Le Feu follet

Autres actions de denizor Le Feu follet