À l'est d'Éden, naissance d'une nouvelle donne

Avis sur Le Fleuve sauvage

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Qu'il est bien agréable à suivre ce "Wild River" d'Elia Kazan ! Sans être le film le plus abouti du cinéaste, il s'en dégage une vraie passion pour ce pays, pour ces états du Sud comme pour ses habitants ; on prend en pleine poire la beauté et le lyrisme de cette contrée sauvage, dont la mise en images ne fait que prolonger celle des westerns à la John Ford, mais on ressent également la force et l’âpreté d'un récit qui n'est pas sans rappeler un William Faulkner couchant sur papier la vision de son Sud natal. "Wild River" est un périple, indolent et tumultueux, au cœur d'une Amérique profonde en pleine mutation ; mais c'est également la vision non édulcorée et pleine d'humanité que porte un homme, éternel déraciné, sur le Nouveau Monde, sa terre promise.

Si le début nous laisse craindre le discours simpliste et manichéen qui consisterait à vaguement opposer les méchants partisans du progrès aux gentils défenseurs d'une vie traditionnelle, Kazan nous rassure vite quant à l'évolution de l'histoire. Car, fort heureusement, "Wild River" se veut un peu plus complexe que cela. En inscrivant son récit dans la vallée du Tennessee des années 30, durant le New Deal, le cinéaste se contraint systématiquement à une double lecture des événements, adoptant tour à tour le point de vue de l'individu ou de la collectivité, mettant de la sorte en évidence les forces et les défaillances de chaque camp. Le récit épouse alors symbolique la représentation que l'on peut se faire de ce fameux fleuve qui n'est ni bon ni mauvais et qui est aussi bien nourricier que destructeur, accueillant que repoussant...

"Wild River" est avant tout une véritable déclaration d'amour à l'Amérique, celle du peuple et des gens simples, celle des pionniers et de leur descendance. Ainsi Kazan filme avec ardeur et lyrisme la beauté sauvage des lieux, il multiplie les plans larges comme pour mieux capter la majesté de la région, jouant sur les contrastes de couleurs pour nous faire ressentir la passion à fleur de peau qui le guide alors ! À travers la démarche de l’État de vouloir dompter cette région sauvage, on peut y voir une nouvelle redite de la conquête de l'ouest ! Une nouvelle fois on en vient à repousser la "frontière" et à remplacer un ancien monde par un nouveau... Kazan témoigne de sa nostalgie de ces temps anciens, de cette Amérique d'avant, et on retrouve ainsi toute sa tendresse pour ces Insulaires, cette petite communauté qui s'est formée autour du personnage d'Ella et qui se montre férocement attachée à leur terre ! On peut facilement voir ce personnage comme la représentation d'un vieux chef Indien défendant farouchement sa terre sacrée ; personnage qui nous apparaît d'autant plus sympathique que Jo Van Fleet parvient à l'incarner avec beaucoup de charisme.

Mais l'originalité de "Wild River", c'est que Kazan ne se contente pas d'une vision purement "romantique". La communauté d'Ella appartient à un monde révolu, il faut savoir avancer pour rester en vie (échapper à la montée des eaux) et rester dans la vie comme le personnage de Carol qui était gentiment effacée dans l'ombre d'Ella et qui reprend des "couleurs" au contact de "l'ennemi", Chuck Glover. La modernité, portée par ce dernier, a donc des bienfaits qui ne sont pas négligeables, permettant notamment d'ouvrir les esprits (de lutter contre le racisme) et pourquoi pas de réactiver les passions comme pour Carol ! Le bémol que je formulerais concerne la différence de traitement entre la partie "romantique" et celle plus "réaliste". Personnellement, j'ai trouvé Kazan bien plus convaincant lorsqu'il chante les louanges des temps anciens que lorsqu'il veut vanter les mérites de la modernité. En fait la vision de la communauté d'Ella est tellement forte qu'elle fait presque passer au second plan la romance entre Carol et Chuck.

Mais qu'importe, Wild River demeure indubitablement un bien bel hommage à cette terre et à ses habitants ; c'est la nostalgie d'une époque révolue qui laisse la place à un présent plein de promesses comme le sous-entend cette dernière scène où un couple se forme tandis que la maison d'Ella brûle et que flotte au vent la bannière étoilée.

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