Elle peut pas répondre, elle a les mains prises

Avis sur Le Goût des autres

Avatar NanténéTraoré
Critique publiée par le

Ce film parle d'à prioris. Et c'est marrant comme on peut avoir des à priori sur le cinéma français.
En lisant les critiques avant de regarder ce film (pris par le plus grand des hasards au boulot histoire de regarder quelque chose ce soir), je n'ai pu m'empêcher de constater qu'on disait souvent de Jaoui qu'elle était "tout sauf réalisatrice". Pourquoi ? C'est quoi être réalisatrice ? C'est faire de l'esthétique pour faire de l'esthétique ? À ce moment là Honoré c'est un marchand de légumes - avec Duris beige sur fond beige sans lumière dans Dans Paris, on est en droit de se poser la question. En fait je pense qu'Agnès Jaoui, en plus d'être une excellente scénariste et une excellente actrice, se débrouille extrêmement bien quand elle décide de réaliser ses propres films.
Si on parle technique, je crois n'avoir repéré au visionnage aucune maladresse. La caméra est fluide - c'est dû bien sûr à l'habitude des acteurs, j'y reviendrais plus tard - mais aussi à l'impatience de Jaoui. Elle coupe. Elle coupe quand ça l'emmerde, elle coupe quand ça devient long, elle coupe quand elle a plus envie de parler de ce dont elle est en train de parler. Et ça marche. Il n'y a, à aucun moment, le moindre sentiment d'ennui, de trop plein, de rajouté. Et pourtant, s'essayer au format "tranches de vie" est périlleux ! Comment raconter la vie de tous les jours, pire, comment parler des "relations humaines" (c'est tabou chez les scénaristes, il parait que c'est fourre tout) sans faire un film qui s'étire en longueur, qui finalement parle plus de l'absence de vie que de la vie elle même, bref, sans réaliser un énième long métrage qui se complait à filmer les ronds de verre sur la nappe de la cuisine ? On coupe. On va vite. On crée un rythme suffisamment équilibré entre la contemplation et l'action. On s'entoure de bons acteurs, aussi.

Ce serait difficile de dire lequel ressort, d'ailleurs, de ce petit groupe de génie. Alvaro, sans doute, mais depuis Le bruit des glaçons ça n'était, pour ma part, plus à prouver. Bacri, peut être, avec ce rôle de tendre beauf qui lui colle à la peau comme dans Un air de famille. Et puis Lanvin, Chabat, Millet, qui tiennent leurs seconds rôles comme pas deux, effaçant même d'ailleurs la notion de premier ou second rôle, tant ils excellent à souligner les intrigues mises en place par Jaoui et Bacri. Et l'intrigue alors ? Il y en a peu, ou alors plein. Comme ça parle de la vie, ça parle de l'amour, de théâtre, de grandir, avec ce même humour touchant qu'on retrouve chez Resnais - cet humour où l'on ne sait plus bien si l'on doit rire ou pleurer. On fait un peu des deux, d'ailleurs. On est touchés. Voilà, je crois que c'est ce que je retiens de ce film. On est touchés, parfois un peu pour rien, parce qu'on se reconnait, ou parce qu'on ne se reconnait pas, parce qu'on aurait pu les dire, ces dialogues (je me voyais bien en Jaoui qui lance "ça irait vachement mieux si je fermais ma gueule"), parce qu'on aurait pu être avec eux, et vivre avec eux, et ça aurait été bien, et simple, et vivant et surtout pas prétentieux, surtout pas nauséabond.
Ça aurait été un peu la vie et un peu ce qu'il y a autour de la vie - toujours la vie, mais celle qu'on vit sans le savoir, sans s'en douter, ces goûts et ces couleurs qui finalement nous guident, bon gré, mal gré, entre les petits chemins de l'existence.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 434 fois
6 apprécient · 1 n'apprécie pas

Autres actions de NanténéTraoré Le Goût des autres