Pudeur et tremblements

Avis sur Le Grondement de la montagne

Avatar Sergent Pepper
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Pour tenter de comprendre la grandeur du cinéma japonais, il est indispensable de questionner son cadre.
La problématique est féconde : comment expliquer qu’au sein d’une telle épure puisse surgir une émotion si profonde ?

À première vue, l’étroitesse est le maitre mot, et le titre du film de Naruse, qui pourrait nous conduire vers un lyrisme élégiaque, semble trompeur.
Étroitesse des lieux, de cette architecture typique des intérieurs nippons, de cette cellule familiale réduite, de ces enjeux modestes qui établissent à travers des scènes d’une grande humilité le portrait d’une jeune femme et de son beau-père.

La première scène voit le père s’arrêter devant un tournesol et deviser sur sa beauté. Il aimerait pouvoir se faire restaurer le cerveau, et retrouver sa brillance d’antan. Scène anodine, qui suscite un rire tendre de sa bru, et qui annonce l’essentiel par le biais de métaphores à peine voilées. La fuite du temps n’est pas que celle d’un homme qui peine à accepter que ses sentiments doivent changer de nature, c’est aussi celle qui souffle sur toute une société en proie aux mutations violentes de la modernité.

Car au sein de cette cellule familiale, le grondement est sourd, mais arrive de toutes parts : d’un mariage raté de la fille, qui vient se réfugier avec ses enfants, et d’un autre en plein délitement, qui voit le fils délaisser la bru tentant, tant bien que mal, de sauver les apparences.

Le drame est feutré, et se loge surtout dans les ellipses. Tout ce qui pourrait donner lieu à un pathos exacerbé est systématiquement passé sous la sourdine d’une pudeur salvatrice.
Mais le réalisateur sait pertinemment où diriger le regard, et ne s’efface pas pour autant derrière la préservation des traditions en vigueur. Un regard interrogateur, un sourire spontané suffisent à déchirer le voile des apparences. Et, surtout, l’évolution d’un récit qui va discrètement se torsader en nœud tragique. Alors que le père de famille fait tout pour ménager les deux partis, en couvrant les infidélités de son fils tout en apportant son soutien à sa belle-fille, il ménage un statu quo qui enferme cette dernière dans une illusion de bonheur qui ressemble fortement à l’enfer.

Le récit fonctionne par portraits en contrepoints inversés : alors qu’on pourrait fustiger les mâles (la nouvelle génération, surtout, volage et cruelle), la belle-sœur, désabusée et sans amour pour ses enfants, vient tristement équilibrer la balance. De son côté, le patriarche accorde plus d’importance à son empathie qu’à son sens de la tradition.

Tout en douceur surgit ainsi l’ébauche d’un triangle amoureux qui ne sera jamais qu’effleuré : redonner sa liberté à cette jeune femme, c’est accepter qu’elle ne vive plus sous son toit, ce qui avait fini par devenir la source unique de son bonheur.
La séquence finale est un retour à l’extérieur inaugural, alors que la jeune épouse avait toujours été cantonnée au rôle de femme d’intérieur. On s’extasie d’un lieu si vaste que ce parc de Tokyo, avant de comprendre qu’il s’agit de se séparer, au nom d’une émancipation légitime et inévitable.

Il n’était pas nécessaire de disserter. La pluie sur les tuiles, une panne d’électricité, la confection d’un repas auront suffi à cristalliser les fissures béantes des individus. Et le génie de Naruse aura été de les restituer avec la délicatesse qui leur sied.

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