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Plutôt que de nous obliger à nous taper une énième rediffusion du Gendarme-et-de-je-sais-pas-qui sur M6 pour rendre hommage à Michel Galabru, Arte a eu le bon goût de rediffuser le grand drame qui le césarisa : Le Juge et l'Assassin.

Fini de faire le guignol pour le truculent acteur ! Quoique... Et si on se demande encore comment Bertrand Tavernier a pu penser à lui pour incarner le tueur en série Joseph Vacher (ici rebaptisé Bouvier), qui sévit en France à la fin du 19ème siècle en pleine Affaire Dreyfus, on ne peut que saluer cette prise de risque couronnée de succès...

Le film s'ouvre magistralement sur de magnifiques plans de montagnes enneigées où l'on découvre un Bouvier déjà en proie au doute, un pétard dans la gueule... D'une manière plus générale, les paysages ardéchois qu'arpentera ce marcheur en fuite de lui-même sublimeront les horreurs qu'aurait perpétré - et c'est difficile d'en douter - le chemineau (comprendre : vagabond) anciennement soldat. Des horreurs à base d'égorgements, d'éventrements, de mutilations sexuelles, puis de viols par sodomisation, le plus souvent post-mortem... Les victimes, des garçons mais surtout des fillettes, et parfois des adultes, sont isolées par la bête sanguinaire. Les bergers et autres montagnards s'avérant donc des proies idéales pour ce loup féroce...

Tout le film tourne autour de l'enjeu de savoir si ce type est responsable de ses actes ou non. A votre avis ? Moi j'ai le mien. Vacher aurait eu (là je me sers de wiki) de nombreux frères et soeurs (15) et ô surprise, celui-ci aurait assisté à l'âge de 8 mois à la mort de son frère jumeau étouffé par une grosse boule de pain chaud qu'aurait négligemment posée sur lui l'un de ses autres frères... Et comme de par hasard, en grandissant, Vacher se serait très vite montré particulièrement violent envers sa fratrie, puis envers le reste du monde... Je ne veux pas jouer les psys de comptoir et encore moins développer, mais ça ne m'étonnerait pas que sa "folie" vienne de quelque-part par là...

Mais le plus troublant dans l'affaire, c'est qu'on apprendra à découvrir un homme pieux (sa mère était dévote), doué d'une sacrée répartie, un peu poète (les clés du ciel) et artiste (joueur d'accordéon), un homme lettré se proclamant anarchiste de gauche. Une couverture ? Le type a fait l'armée, il y fut humilié, comme par le râteau de sa Louise chérie qu'il tentera de descendre avant de se suicider par deux balles dans la tête qui miraculeusement ne le tueront pas... Alors quand Bouvier dans le film nous dit que c'est Dieu qui n'a pas voulu de sa mort et que ce dernier est désormais seul responsable, que lui n'est que son instrument, je veux bien croire qu'il croit ce qu'il dit ! Non mais vous imaginez, vous ? Et puis les séquelles quoi ! Surtout qu'on le virera ensuite d'un asile où il se sentait bien, pour de simples raisons économiques... Même cause, mêmes effets : c'est de la faute à l'asile...

Mais en même temps, un peu comme le juge aux méthodes limites mais compréhensibles, on a bien du mal à ne pas douter du caractère manipulateur et de mise en scène de l'homme à la toque blanche : l'histoire du chien enragé, ses grandes déclamations en public, la manière dont il se prend pour Jésus (quoique chez les schizophrènes c'est très fréquent, alors quand vous avez vécu une sorte de miracle pouvant s'apparenter à une résurrection...).

Et tiens, parlons-en de ce juge incarné par l'impeccable Philippe Noiret, ce grand bourgeois de droite antidreyfusard et anti-Robespierre, ce fils à maman au moins aussi lâche et manipulateur que celui qu'il veut faire guillotiner, jusqu'à se carrer la justice où je pense, et, après avoir frôlé la mort, lâcher ses plus bas instincts sur sa maîtresse avant de la supplier... Le parallèle est fort, et le message du réalisateur efficace : nous sommes tous de potentiels psychopathes, la société et ses lois ne sont que légitimations frustrantes, pour les faibles, de la loi du plus fort. Ce qui n'excuse en rien les actes de Bouvier, bien évidemment...

Et puis il y a l'avocat (Jean-Claude Brialy) et son "boy"... Cet homme de boudoirs, subtil mais loin d'être un parangon de vertu, jouera un peu les arbitres... Je trouve en revanche sa destinée assez invraisemblable... C'est d'ailleurs un peu le problème de ce film : sa fin (dans les deux sens du terme). Trop orientée politiquement, je suis certes d'accord sur le fond et je vois où le réalisateur veut en venir, mais ça manque franchement de subtilité et de timing, à l'image de cette dernière incrustation sur les enfants morts dans les mines, pleine de sens, mais que je ne trouve pas à-propos car déplacée dans ce contexte...

Alors évidemment, il y a encore plein de choses à dire sur ce grand film aussi puissant que sidérant, comme parler de la servilité du corps médical, de la performance de la jeune Isabelle Huppert, de l'émouvante chanson sur l'assassin, mais c'est surtout le mystère qui prédomine au final, l'énigme que représente ce personnage très probablement schizophrène, et donc "seulement" à moitié fou...

RimbaudWarrior
8
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