Jeu est un autre

Avis sur Le Limier

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Difficile de s’attendre à une œuvre aussi profuse lorsqu’on en considère la teneur : un huis-clos, deux personnages, près de 2h20 de conversations : l’adaptation théâtrale est évidente, et répond au désir, après Cléopâtre, qu’à Mankiewicz de « tourner un film avec deux acteurs dans une cabine téléphonique. »
Pourtant, l’entrée par le labyrinthe végétal et les fausses trappes que celui-ci propose en dit long sur le programme des réjouissances. La demeure d’un luxe inouï de l’aristocrate auteur de romans policier british jusqu’au marque page est à l’image de sa conversation : pleine comme un œuf. Bibelots, plateaux de jeu, puzzles, pantins animés, pas un centimètre carré de cet espace entièrement colonisé par le jeu n’est laissé vacant. Pour souligner cette prolixité et rendre supportable l’oppressante et grandissante claustrophobie, le recours au mouvement est constant : aussi fluide que chez Max Ophuls, la caméra balaie les lieux, longe les rampes d’escalier et chorégraphie le moindre déplacement.
Mais la mouvance latérale du regard n’est pas le seul motif d’instabilité : tout n’est que mouvance dans cet échange, affrontement de deux personnes, deux classes sociales, et surtout de deux comédiens. Doté d’un flegme britannique aussi pittoresque que savoureux, la conversation débute sous les feux d’une étonnante franchise : dans un cocktail détonnant, on voit se mêler trivialité et préciosité anglaise. Jouons carte sur table et jaugeons l’adversaire, semblent se dire les rivaux, à ceci près que tout ce qui découlera de ce dialogue authentique initial ne sera qu’un enchaînement de mensonges et de manipulations à la complexité croissante ; jusqu’au point de non-retour.
Jeu de massacre poli, le récit joue sur une ambivalence fondamentale, celle des approches ludiques d’une frontière morale qu’on s’accorde, croit-on, à ne pas dépasser. On peut ainsi mettre à sac, pour la mise en scène, le décor. On peut ainsi mettre un pistolet sur la tempe de son camarade, ou s’apprêter à le livrer à la police. En noyant dans la logorrhée rhétorique et cynique les mouvements savants sur l’échiquier, les belligérants attendent patiemment l’heure de la revanche, exploitant toujours les faiblesses de l’autre : sa nécessité, sa lubricité, son mépris des flics ou des étrangers : tout ce que vous pourrez penser sera retenu contre vous.
Le jeu, apparemment, n’a qu’un objectif : humilier celui qui s’y sera pris.
La jouissance perverse du voyeur n’est pas le moindre des écrans de fumée : car la première reddition n’est pas celle du personnage qui s’effondre ou supplie, mais bien celle de la victime consentante embrigadée dans ce festival des pantins : le spectateur.

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