Ford versus Ferrari

Avis sur Le Mans 66

Avatar PatriceSteibel
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Le Mans 66 aka Ford vs Ferrari est en développement chez 20th Century Fox depuis deux décennies, cette histoire de course de voitures et des hommes qui les ont conçues et pilotées devait être dirigée par Michael Mann puis par Joseph Kosinski avant que Tom Cruise ne le recrute pour la suite de Top Gun. Après des années de pré-production c’est finalement James Mangold qui est embauché avec Matt Damon et Christian Bale dans les rôles principaux. Mangold s’est imposé comme un réalisateur néo-classique qui embrasse son amour pour les westerns comme dans 3:10 pour Yuma (déjà avec Bale) dont il transpose les codes dans d’autres genres comme le film noir et le film de super-héros respectivement avec CopLand et Logan. Le Mans 66 débute par une épreuve nocturne où le pilote Carroll Shelby (Matt Damon) décrit en voix off la sensation de conduire à une vitesse aussi élevée. Cependant, peu après avoir remporté sa dernière course, il doit raccrocher son casque en raison d’une maladie cardiaque et réoriente son énergie et son ambition vers la conception et la vente de voitures de luxe. Nous faisons ensuite connaissance avec l’excentrique britannique Ken Miles (Christian Bale), un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui possède une compréhension quasi-surnaturelle des voitures mais qui est aussi un pilote à nul autre pareil. On se doute que le destin de ces deux passionnés va se croiser et en effet, à la suite de la visite d’une de ses usines, Henry Ford II (Tracy Letts) prononce un discours devant ses employés pour les inciter à proposer de nouvelles idées à Ford. Le directeur du marketing Lee Iacocca (Jon Bernthal) en a une : pour redorer son image auprès des baby-boomers, Ford doit faire son entrée dans le monde glamour des courses automobiles. Seul problème, la discipline est écrasée par Ferrari. Pour concurrencer le légendaire fabriquant italien, Ford tente d’abord de le racheter mais vexé par le refus d’Il Commendatore il va assembler une équipe d’ingénieurs et de pilotes pour concevoir une voiture capable d’humilier son rival aux 24 heures du Mans. Shelby est contacté pour faire partie de l’aventure et embarque à ses côtés Miles qui va bientôt se heurter à la hiérarchie du constructeur américain et son vice-président Leo Beebe (Josh Lucas). En 1966, ils créent la GT40 et prennent d’assaut les circuits vers une confrontation inévitable avec Ferrari au Mans …

Le Mans 66 prend la forme d’un récit typiquement américain qui épouse la structure de celui de la course à la lune, celui d’un défi technologique lancé à l’Amérique par des étrangers (russes pour la course à la lune, italiens ici) relevé par des héros américains à l’esprit de pionniers. Le scénario de Jez Butterworth, John-Henry Butterworth (Edge of Tomorrow, Get on Up) et Jason Keller (Evasion) prend quelques libertés avec les évènements pour des raisons dramatiques réduisant cet immense projet industriel mené par un consortium aux immenses ressources à un effort individuel de quelques Mavericks ce qui permet d’en masquer l’aspect capitaliste et de placer l’équipe Ford du coté des outsiders , ce qui est évidemment payant auprès du public. Ainsi la course par équipes du Mans, qui oblige les pilotes à travailler en collaboration conduisant par tranches de quatre heures devient l’exploit d’un duo, un figurant remplaçant parfois Miles pour lui permettre un échange dramatique avec Shelby au sujet des derniers mauvais coups de Beebe. Cette focalisation sur l’amitié entre Shelby et Miles se fait aux dépends de certains personnages secondaires, comme celui de Jon Bernthal, pourtant charismatique qui disparaît quasiment du film après le premier acte et de Josh Lucas dont le Beebe est dénué de nuances et de réelles motivations, autres que celle d’être un obstacle au travers de leur route à la manière d’un méchant de cartoon ou de la série des Coccinelles (produit par Disney nouveau propriétaire de la Fox).

La relation amicale qui unit Shelby et Miles, moteur de l’ensemble est parfaitement retranscrite par l’entente entre Matt Damon et Christian Bale qui évoque celle entre Paul Newman et Robert Redford dans le duo qu’ils formaient dans les films de George Roy Hill. Les deux acteurs ont une chimie indéniable qui transmet le respect mutuel entre ces deux personnages unis par leur amour des voitures et de la conduite. En dépit du vocabulaire technique de leurs conversations, leur enthousiasme pour le sport automobile emporte l’adhésion et retranscrit les recherches qu’ils ont dû entreprendre afin de paraître aussi authentiques que possible. Bale en particulier est remarquable, après avoir joué le rôle du vice-président Dick Cheney dans Vice, il revient ici avec un personnage diamétralement opposé. Physiquement transformé, affûté, les os saillants comme s’il était, comme ses voitures, profilé pour la vitesse, Bale livre l’une de ses performances les plus détendues et attachantes dans ce rôle de rebelle sarcastique qui évoque celle qui lui valut un Oscar pour The Fighter. Miles est une personnalité énergique, passionnée et chaleureuse porté par son amour des voitures et son dévouement pour sa famille, sa femme Mollie (Catriona Balfe) et son fils Peter (Noah Jupe) et sa quête du « tour parfait ». C’est agréable de voir Bale, célèbre pour ses rôles durs, travailler sur un projet qui met en lumière sa chaleur humaine. Sa relation avec son jeune fils, est étonnamment douce et on peut se demander à quoi ressemblerait sa carrière s’il avait interprété plus souvent de tels rôles. Il parait évident qu’un film sur l’industrie automobile dans les années soixante n’allait pas être un manifeste féministe, mais le film à la bonne idée de traiter Balfe et Bale comme des partenaires plutôt que comme un mari absent et une femme frustrée. Avec son chapeau et son accent de cow-boy Shelby est clairement le show man du duo, plus diplomate il tente de préserver Miles des contingences politiques. C’est un rôle moins spectaculaire que celui de Bale mais Matt Damon est vraiment parfait. Il est impliqué dans la meilleure séquence du film où Shelby invite le président de Ford, incarné par un hilarant Tracy Letts qui en fait un gros bébé capricieux qui n’est pas sans rappeler le locataire actuel de la Maison Blanche, à faire un tour de GT40 pour le convaincre que peu de conducteurs autres que Miles puisse gagner au Mans.

L’attraction principale de Le Mans 66 est la mise en scène dynamique de deux grandes séquences de courses automobiles (Daytona et Le Mans) et la manière dont Mangold et ses monteurs Andrew Buckand (La fille du train), Michael McCusker et Dirk Westervelt (Logan , Deadpool 2) assemblent chaque pièce de ce puzzle de l’entrée de la clé de contact à l’allumage au changement de vitesse en passant par les virages serrés qui témoignent de la concentration extrême des pilotes qui finissent par ne faire plus qu’un avec leurs bolides. On est marqué également par son incroyable montage sonore, à chaque tour de piste, les sons des moteurs sont amplifiés si puissamment que le spectateur a vraiment l’impression d’être au bord de la piste. Mangold place le spectateur dans l’habitacle de voitures dépassant les 200 km / h, ces séquences aspirent le spectateur même si, comme le rédacteur de cette critique, vous ne connaissez rien du tout au monde des voitures ou des courses. Tout dans Le Mans 66, de sa mise en scène, au montage jusqu’aux images riches, chaleureuses et précises de son directeur de la photographie Phedon Papamichael (collaborateur régulier de Wim Wenders et Alexander Payne), rappelle les grands films de prestige du vieil Hollywood avant l’arrivée du blockbuster. Tous les symboles de l’Americana sont convoqués ici, avec ses carrosseries rutilantes et ses cadres aux costumes impeccables. Mangold filme ses vedettes comme des monuments pour en faire des grands archétypes américains. On peut imaginer que Mann aurait rendu les courses plus viscérales ou que Kosinski aurait apporté des visuels plus spectaculaires, mais peu de cinéastes ont la capacité d’atteindre le cœur de ces personnages de façon accessible comme il le fait ici. Au-delà des l’évocation d’un âge d’or perdu de l’Amérique Le Mans 66 peut être vu comme une métaphore de la position des réalisateurs (comme Mangold) au sein du système de studios. Shelby et Miles sont en quelque sorte des créatifs qui utilisent les moyens d’une grande corporation dans le cadre d’un projet industriel pour réaliser leur vision mais placés sous l’autorité de cadres qui ne comprennent de fait rien à leur « art » et leur mettent des bâtons dans les roues. Ils incarnent tous deux sans doute les facettes d’un réalisateur : Miles est exactement le genre de talent unique qu’un studio veut acquérir mais qui s’avère trop « difficile » à gérer car il ne respecte pas les règles. Shelby lui a appris le compromis et négocie pour préserver l’essence de son travail. Le Mans 66 est un concentré d’Americana emballé avec une élégance folle par James Mangold , parfois victime de sa structure stéréotypée qui rend ses péripéties prévisibles, mais même les aspects les plus traditionnels du récit sont oubliés grâce à l’entente entre Damon et Bale qui donne au film la dose d’énergie nécessaire quand l’action s’éloigne des circuits.

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