Saving Sarah Harding

Avis sur Le Monde Perdu : Jurassic Park

Avatar Vincent Rigaud
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A bien y regarder il est juste sidérant de constater à quel point l'oeuvre de Spielberg a nourri l'imaginaire collectif et déterminé la vision de bon nombre d'autres réalisateurs. En alignant les films cultes, le bonhomme aura juste modifié à jamais la conception du requin mangeur d'hommes (qui n'a jamais pensé aux Dents de la mer en voyant un doc sur les grands blancs ?), imposé une imagerie extra-terrestre inoubliable avec Rencontres du 3ème type et E.T., redéfinit durablement le cinéma d'aventures avec sa trilogie Indiana Jones (C'EST UNE TRILOGIE !) et ressuscité les dinosaures à l'écran. Et je ne parle même pas de son formalisme en constante évolution (le somptueux noir et blanc de La liste de Schindler, la mise en scène immersive de Saving Private Ryan, la narration quasi-subjective de La Guerre des mondes...) qui aura inspiré les expérimentations de nombreux autres réalisateurs dont Cuaron pour Les fils de l'homme ou Del Toro pour Pacific Rim. Qu'on veuille le reconnaître ou non, Spielberg est certainement l'un des cinéastes les plus influents encore en activité. Mais son génie tout comme sa réussite auront entraîné autant d'admiration que de mépris, beaucoup de spectateurs n'ayant jamais vu en lui qu'un entertainment king aux velleités d'auteur, aveugles au fait que Spielberg maîtrise la grammaire cinématographique comme personne, privilégie toujours l'art de la suggestion pour renforcer le spectaculaire et joue constamment avec le regard de son spectateur (il est le maître absolu des entrées dans le champ, des jeux de miroirs et de la multi-angularité).

Si son Jurassic Park a initié une dino-mania sans précédent et propulsé l'ère des effets spéciaux numériques, il reste surtout à mes yeux le dernier film de la première période de la filmographie de son réalisateur. Une période essentiellement dédiée à une forme d'enfance inachevée se berçant de rêves fantastiques tout en refusant systématiquement la dureté du monde adulte. Il y aura bien eu deux exceptions dans les années 80, deux tentatives plus ou moins abouties du cinéaste de se détacher de cette étiquette de pur entertainer pour explorer des sujets plus dramatiques et adultes. Mais si La Couleur Pourpre pâtit parfois de certaines maladresses dues à la toute relative immaturité de son réalisateur, le magnifique Empire du soleil, malgré toute la dureté qu'il convoque, témoigne clairement de la volonté de Spielberg de décrire la dure réalité historique... à travers les yeux d'un enfant.

C'est finalement au lendemain de la sortie de Jurassic Park que la filmographie de Spielberg prit un tournant décisif et modifia à jamais son regard sur le médium (et peut-être sur l'humanité) avec la réalisation de La liste de Schindler. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le réalisateur, connu pour avoir toujours été extrêmement prolifique, s'absenta quatre longues années avant de s'atteler à un nouveau projet (il profita néanmoins de ce congé sabbatique pour co-fonder la société de production Dreamworks). Et contre toute attente, lorsqu'il revint à la réalisation ce fut pour mettre en boîte la suite de Jurassic Park, cédant alors aux attentes de la Universal et du grand public.

Encore hanté par le spectre de l'Holocauste et se voyant probablement déjà filmer le débarquement sur les plages de Normandie, Spielberg n'aborde pas cette nouvelle excursion paléontologique avec la même passion que la précédente. Il accepte d'ailleurs de mettre en scène cette suite à la seule condition que la Universal lui laisse les coudées franches pour ses deux projets suivants Amistad et Il faut sauver le soldat Ryan (un peu comme le premier opus lui permettait de tourner en toute liberté financière La liste de Schindler). Pas question non plus pour lui d'adapter fidèlement le court roman éponyme de Michael Crichton dont les enjeux et les rares péripéties se prêtent peu à une conception spectaculaire du cinéma. Un roman écrit à la demande du studio, pressé d'en acquérir les droits, et dans lequel l'écrivain bazarde les personnages de Grant et Sadler pour ressusciter contre toute attente celui de Ian Malcolm, pourtant présumé mort à la fin du premier livre. Si l'écrivain garde un droit de regard sur le scénario, Spielberg demande au scénariste David Koepp de le revoir entièrement tout en en gardant le postulat ainsi que quelques éléments. Le scénariste de L'Impasse effectue alors un véritable travail de sape, oriente l'intrigue vers de nouveaux enjeux (le rapport chasseur-chassé, la préservation des dinosaures dans l'éco-système) et renforce considérablement les motivations de Ian Malcolm qui, de personnage secondaire dans le premier film, passe ici au premier plan, Jeff Goldblum abandonnant l'humour qui caractérisait son personnage durant son séjour sur Isla Nublar pour adopter ici un jeu plus premier degré. Bien plus de protagonistes également au menu de cette seconde aventure, à l'inverse de Jurassic Park qui restait relativement chiche en personnages.

En résulte un scénario toujours plus trépidant et inventif que la maigre intrigue du roman de Crichton, empruntant tout autant d'éléments à ce dernier livre (le fameux site B, la mission de secours, la caravane suspendue dans le vide) qu'au premier roman (la scène d'ouverture sur la plage, les mignons petits compys faisaient déjà leur apparition dans le premier roman ainsi que plusieurs victimes d'ailleurs). Plus encore que dans le premier film, il est ici surtout question de territoires dans un monde reconquis par des espèces disparues, les différents personnages nous étant présentés comme de véritables intrus dont les motivations diverses et conflictuelles (il est question de capturer certaines espèces, d'en chasser d'autres ou de les préserver) témoignent d'une narration autrement plus ambitieuse que celle du premier film. Cependant, si cette approche narrative développe de manière plus ou moins intéressante le concept de la franchise, elle n'en masque pas pour autant les carences d'un scénario au découpage trop évident et à la narration parfois déséquilibrée, parsemé de facilités et de zones d'ombre (quelles sont les créatures qui ont dévoré l'équipage du paquebot ?) et dont le cynisme latent finit par désamorcer une partie des enjeux dramatiques. Preuve en est ce passage où les héros dans une situation plus que périlleuse prennent le temps de plaisanter en commandant des hamburgers à leur ami venu leur porter secours, celui où une famille de riches banlieusards découvrent un T-Rex dans leur jardin ou encore, d'une manière plus discrète, ce vidéoclub bourré de clins d'oeil parodiques aux productions cinématographiques du moment. Pire (ou mieux ?) encore, Spielberg va jusqu'à livrer en pâture à la fin du film son scénariste David Koepp aux crocs d'un T-Rex affamé (le gars qui se fait croquer en plan-séquence n'est ni plus ni moins qu'un des scénaristes les plus renommés d'Hollywood).

Des scories plus ou moins remarquables au fil des visionnages mais qui pourtant n'occultent en rien l'indéniable maîtrise stylistique du réalisateur, autrement plus gonflé et virtuose dans la mise en scène de cette suite que dans celle du précédent opus. En témoigne cette succession quasi-ininterrompue de morceaux de bravoure ponctuant le second acte, de cette fameuse séquence de l'attaque de la caravane par un couple de T-Rex irascibles (un des rares passages repris tel quel du roman) à cette fuite désespérée sur le territoire des raptors, en passant par cette traque faussement dérisoire d'un mercenaire égaré par une horde de compys aussi mignons qu'affamés. Si Spielberg ne réussit toutefois pas à retrouver la puissance d'évocation de certains des plans du premier film (l'effet de surprise n'est plus, l'émerveillement non plus), il n'en déploie pas moins continuellement de véritables trésors d'inventivité visuelle (le T-Rex vu par deux fois en ombre chinoise, la vitre de la caravane suspendue qui se fissure progressivement sous le poids de l'héroïne, ce plan-séquence intérieur-extérieur passant d'un décor à l'autre pour révéler un navire fantôme sortant de la brume avant de percuter les docks...) et ne verse finalement que très peu dans la surenchère numérique. Soignant ses effets avec une malice évidente (au cri de la mère épouvantée du prologue répond le bâillement de Malcolm dans le métro new-yorkais), le réalisateur continuera sur sa lancée et prendra régulièrement le contre-pied des attentes du public quant au sort de certains personnages. Ainsi, le brave Eddie venu secourir ses amis sera victime de son héroïsme, le personnage du chasseur se retrouvant seul face à sa terrible proie arrivera contre toute-attente à en arriver à bout... Mieux encore, Spielberg réalisera en bout de course le fantasme de tous les spectateurs d'alors en filmant l'errance nocturne d'un papa T-Rex perdu en plein San Diego, iconisant d'autant mieux le prédateur à travers la terreur et le carnage qu'il provoque (le plan où les voitures de police pilent et font aussitôt marche arrière devant le monstre rugissant reste un de mes favoris) qu'il rend hommage par la même occasion aux grands classiques que sont le King Kong de 1933 (via le USS Venture) et le Godzilla de Inoshiro Honda. Bref, contrairement à bon nombre d'autres réalisateurs "hollywoodiens", Spielberg ne se repose jamais sur ses lauriers et propose une suite innovante en plus d'un excellent film d'aventures.

Et pourtant toute aussi appliquée puisse-t-elle être, cette suite a radicalement divisé les critiques à l'époque de sa sortie et reste encore aujourd'hui l'un des opus les plus mal-aimés de la franchise. Il faut dire que la magie du premier film s'est quelque peu dissipé, les dinosaures de 97 s'apprêtent déjà à s'effacer devant le gigantisme d'une pléthore de créatures cinématographiques. Spielberg lui-même, malgré toute sa créativité, semble s'être quelque peu lassé de ce cinéma de pur divertissement. Le cynisme larvé de ce Monde Perdu laisse d'ailleurs clairement transparaître la métamorphose morale du cinéaste et préfigure sur bien des aspects le pessimisme prononcé de ses futures oeuvres. C'est bien en cela que le réalisateur de E.T. et de La Liste de Schindler peut-être considéré comme un auteur à part entière, son cinéma en constante mutation stylistique et thématique semblant toujours faire écho à ses préoccupations morales. Et en cette fin de millénaire, il devenait clairement évident que la magnificence des grands sauriens avait désormais moins de valeur et d'intérêt aux yeux du cinéaste que la part obscure de l'humanité. La candeur du cinéma spielbergien n'était plus...

Pour lire ma critique de Jurassic Park :
http://www.senscritique.com/film/Jurassic_Park/critique/34317240

Pour celle de Jurassic World :
http://www.senscritique.com/film/Jurassic_World/critique/46385641

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