Vingt vicieux sous les mers

Avis sur Le Monde du silence

Avatar Witzenoglewsky Rabourdin
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Comme pas mal d’entre vous (j’imagine) j’ai eu vent de la récente polémique concernant ce film, polémique lancée par un certain Gérard Mordillat, essayiste dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler. Depuis quelques jours, détracteurs et défenseurs de ce film luttent pour faire valoir leur opinion: film dégueulasse pour les uns, film à remettre dans son contexte pour les autres. Ayant lu des arguments qui me paraissaient plus ou moins défendables des deux côtés, je me décide enfin à voir le film par moi-même pour essayer de comprendre un peu plus concrètement de quoi on parle.

Et finalement, même si la majorité du film se contente de nous montrer un équipage naviguant et explorant les fonds marins, ce qui dans l’idée est plutôt chouette, et nous offre de belles images de pure exploration, il n’empêche que les quelques moments « naïvement dégueulasses » énoncés par Gégé qui, s’ils ne sont pas très nombreux, sont suffisamment marquants pour qu’au final, on ne retienne pas grand chose d’autre. C’est vrai que voir des mecs « amoureux de la Mer » s’amuser à dynamiter des récifs, foncer dans des cachalots dans la plus grande décontraction ou faire chier des tortues en se marrant, ça donne quand même l’impression d’avoir affaire à une belle bande d’abrutis. Parce que oui, visiblement les mecs ne peuvent pas s’empêcher d’aller faire chier des tortues dans la gratuité la plus totale à chaque fois qu’ils en voient. On se demande s’ils voient réellement dans les fonds marins un terrain d’exploration et pas simplement un terrain de jeu.

Mais là où Mordillat considère ce film comme « naïvement dégueulasse » je ne suis pas tout à fait d’accord. Si je suis plutôt de son côté pour l’aspect « dégueulasse », je ne le suis pas pour le côté « naïf ». Le film n’est pas naïf. Au contraire même, certaines scènes puent le cynisme à plein nez. Et ça commence au bout de 20 minutes avec un point qui, semble-t-il, n’a pas beaucoup été soulevé: l’utilisation de la musique lors de la scène de pêche à la dynamite. Après que les mecs nous aient clairement expliqué qu’ils venaient de commettre un acte de vandalisme, on nous montre les poissons décimés avec une musique ultra dramatique, puis un membre de l’équipage en train plonger les poissons morts dans le formol accompagné d’une musique épique, victorieuse… Et il y a quelque chose d’assez gênant là-dedans. On nous parle ensuite de « tableau tragique » pour commenter ce qui vient d’arriver, puis on découvre l’excuse des explorateurs: « On bute les poissons pour en faire le recensement »… Il me semble qu’on peut trouver plus convaincant. Et certaines répliques donnent l’impression que les mecs se foutent de notre gueule, comme « Les ruses des poissons sont impuissantes contre la dynamite », qui paraît presque humoristique. Honnêtement, ils auraient dit « C’est nous les plus forts ! On vous encule, poissons ! » à la place que j'aurais même pas trouvé ça plus choquant...

Autre aspect très cynique, et qui annihile le côté « naïf » avancé par Mordillat: les mecs ont visiblement tout à fait conscience de faire chier les espèce marines, mais on dirait vraiment qu’ils s’en amusent. Ça commence avec les mecs qui « jouent » à épuiser une tortue de mer, un peu comme pour « voir ce que ça fait », puis vient un peu plus tard la scène de la poursuite des cachalots. Et là encore, l’attitude de Cousteau met assez mal à l’aise. C’est limite si le bonhomme encourage son équipage à foncer dans un cachalal* parce que, de toute façon, « ça ne lui fera pas grand mal » avant d’en regarder un autre (lacéré par les hélices du bateau) agoniser avec une espèce de fascination morbide. Le sang dégoulinant du cachalal finit par attirer des requins que la voix off nous décrit comme « insolents ». S’ensuit alors une véritable boucherie de la part des marins contre leurs « ennemis ancestraux » qui ne les ont pourtant pas menacé un seul instant, boucherie qui se termine par la vision triomphale de l’équipage contre un danger qui n’en était finalement pas vraiment un. À partir de là ça devient presque définitif: le documentaire semble voué à montrer la supériorité de l’Homme sur la Nature.

La dernière séquence du film, bien qu’elle soit moins bourrine que les précédentes, comporte quand même deux, trois conneries. Avant de partir explorer d’autres fonds, on nous prévient gentiment que « Pendant 6 semaines, nous n’aurons pas un geste hostile ». Outre le fait que ce n’est pas totalement vrai, puisqu’on voit clairement un plongeur s’amuser à foutre des coups de palmes à un mérou (mais ils se réconcilient à la fin, donc à la limite, je laisse passer), qu’est-ce que c’est que cette annonce ? On dirait que le fait de proposer une « trêve » devrait faire des plongeurs des gens bienveillants… On a ensuite droit à une scène plutôt sympa où l’équipage sympathise avec un mérou qu’ils baptisent Jojo (le même qui s’est pris quelques coups de palmes) se terminant par « En 20 ans de plongée je n’ai jamais rencontré un poisson aussi familier ». C’est-à-dire que ça leur viendrait pas à l’esprit de raccorder ça avec le fait que, pour une fois, ils s’amusent pas à leur taper dessus…

Alors, après ce résumé fastidieux des scènes les plus marquantes du film, passons maintenant aux questions qu’elles soulèvent: Doit-on excuser ce qu’on voit ici parce qu’il n’y avait pas de conscience écologique à l’époque (argument-marteau des défenseurs du film) ? Et doit-on considérer que la souffrance animale n’était pas une idée suffisamment développée à ce moment-là pour qu’on puisse prêter de mauvaises intentions au commandant Cousteau ?
À la deuxième question, la réponse est clairement « non ». Pour ne citer qu’un seul exemple, mais certainement le plus évident et un des plus polémiques, de souffrance animale, les oppositions à la barbarie de la corrida existent (au moins) depuis le XVIIIe siècle. Donc, la souffrance animale: idée admise en 1956.
Et à la première question, répondons par une autre: Doit-on excuser toutes les immondices commises il y a plus de 60 ans sous prétexte qu’on « ne se rendait pas compte de ce qu’on faisait » en appelant simplement ça « remettre les choses dans leur contexte » ? En poussant un peu, on peut même se demander si, finalement, Cousteau et son équipage ne sont pas grand chose de plus que de simples précurseurs en matière de destruction de faune sous-marine. Et en voyant que le film a eu un succès tel qu’il a remporté la Palme d’Or (j’en profite au passage pour féliciter Skeksis d’avoir mis en lumière le fait que remettre une palme à un film de plongeurs a quelque chose de cocasse), est-on en droit de penser que ce film a peut-être même pu contribuer à la pensée selon laquelle bousiller les fonds marins, c’est pas si grave si on le fait sous couvert de « bonnes raisons » (pour la Science !) ?

Ah et oui, j'oublie un truc. Non, deux trucs en fait.
Premièrement, il m'est arrivé de voir un argument qui me sort systématiquement par les yeux: celui qui consiste à excuser Cousteau parce que bon, "y'a quand même d'autres crimes bien plus graves dans le monde". Ça c'est de la merde. Ce n'est pas parce qu'on peut trouver "pire" ailleurs que le reste est négligeable. La souffrance, humaine ou animale, ça n'a rien d'une compétition.
Et deuxièmement, j'ai vite fait évoqué l'idée de "bousiller les fonds marins pour la Science", mais je me rends compte que ça n'a rien à foutre ici, puisque les mecs ne font finalement pas la moindre découverte scientifique dans ce film. Ce qui renforce un peu plus le caractère gratuit de leur violence.

*On dit « un cachalal », « des cachalots ».

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